Daniel Cohn-Bendit

2001. Cohn-Bendit et Fischer sur la sellette. July, Castro, Goupil, Sollers

Par PAUL QUINIO, Libération, 23 février 2001, p. 2 et 3. Après l'exhumation d'un texte de jeunesse, le député européen réagit aux accusations de pédophilie. L'affaire Cohn-Bendit ou le procès de Mai 68

Il admet la provocation mais, comme Joschka Fischer, dénonce la chasse à l'homme.

Daniel Cohn-Bendit a peut-être parlé trop vite. «Je viens de passer les six pires semaines de ma vie», déclarait-il le 7 février. Manifestement épuisé, le député européen, venu à Paris soutenir les Verts pendant la campagne des municipales, faisait alors référence à ses semaines passées en Allemagne auprès du ministre des Affaires étrangères, son ami Joschka Fischer, attaqué sur son passé d'extrême gauche (lire ci-dessous). Depuis hier, c'est Cohn-Bendit lui-même, en France, qui est mis en cause. Et les pires semaines de sa vie viennent peut-être seulement de commencer. «On a sorti tous nos textes, toute notre histoire. Elle n'est pas simplement jolie, on y trouve des pages noires et aussi des pages dont nous pouvons avoir honte», expliquait l'ancien leader de Mai 68 début février dans un amphithéâtre de la Sorbonne, à l'occasion d'un débat public sur «l'engagement en politique». Depuis hier, ce sont ses propres pages qui ressortent.

L'Express a publié, dans le cadre d'un dossier sur l'omerta, un article intitulé «Les remords de Cohn-Bendit», à propos d'un passage de son livre, le Grand bazar (publié en 1975 chez Belfond), où il parle de son activité d'éducateur dans un jardin d'enfants «alternatif» à Francfort. «Il m'était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: "Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m'avez-vous choisi, moi, et pas les autres gosses?" Mais s'ils insistaient, je les caressais quand même», écrivait-il.

«C'est dégueulasse
Le voilà vingt-cinq ans plus tard obligé de se défendre d'actes pédophiles. «C'est dégueulasse, déclarait Daniel Cohn-Bendit hier à Libération. Prétendre que j'étais pédophile est une insanité. La pédophilie est un crime. L'abus sexuel est quelque chose contre lequel il faut se battre. Il n'y a eu de ma part aucun acte de pédophilie.» Des parents de ces «crèches alternatives» ont d'ailleurs apporté leur soutien au leader écologiste dès le 31 janvier, soit trois jours après la publication d'une pleine page sur le sujet dans le journal anglais The Observer. «Nous savons qu'il n'a jamais porté atteinte à nos enfants», écrivent-ils. Les enfants eux-mêmes rejettent dans cette lettre «toute tentative de rapprochement entre Daniel Cohn-Bendit et des personnes coupables d'abus sexuels sur enfants».

Reste les écrits. «On peut discuter du texte», dit Daniel Cohn-Bendit en reconnaissant que ces lignes «sont aujourd'hui inaudibles, mal écrites». Il parle de son «insoutenable légèreté». Mais «sans chercher à me justifier, c'était le débat de l'époque. Dans l'introduction du livre, je précise que je suis le carrefour du gauchisme. Je reprends tous les débats du gauchisme, sur le communisme, la violence, l'éducation, la sexualité, en choisissant de le faire à la première personne. C'est un livre qui part de notre anti-autoritarisme en récapitulant les débats du moment. Et aujourd'hui, on fait comme si on révélait une pédophilie qui n'a jamais existé en se servant d'un livre sur la place publique depuis vingt-cinq ans et qui, à l'époque, n'avait suscité aucune réaction», s'indigne le député européen.

Une «revanche».
Joschka Fischer en Allemagne, Daniel Cohn-Bendit en France: pour ce dernier, «la revanche sur 68» est en marche. «C'est dans l'air du temps. Des gens attendaient ce moment depuis longtemps. Quand Hans Joachim Klein a été arrêté (1), il y a déjà eu une campagne contre moi. Elle a échoué. Là, c'est reparti comme en 14

Le 8 février à la Sorbonne, l'ancien leader étudiant avait déclaré: «C'est humain d'essayer d'embellir son histoire. Mais pour des hommes politiques, ce n'est pas juste. L'engagement en politique, c'est s'engager publiquement à essayer d'extirper sa vérité et la mettre en discussion.» Le voilà servi: «Cohn-Bendit a-t-il eu un passé pédophile?», se demandait hier TF1 sur son site web. Sans craindre d'appeler les internautes à voter sur la crédibilité de ses explications.

Le hasard a voulu que l'élu écologiste soit justement l'invité hier soir du journal de 20 heures de TF1. Un rendez-vous calé il y a trois semaines que Daniel Cohn-Bendit, en déplacement en Savoie dans le cadre de la campagne municipale, a tenu à honorer. «Ce que l'on peut me reprocher, c'est mon désir de provocation. Mais de grâce, arrêtons la chasse à l'homme. Je ne me laisserai pas assassiner en public, ni par TF1, ni par un journal», a-t-il conclu au terme d'un échange très vif. A la question posée par Philippe de Villiers, président du MPF (relayée par le présentateur télévisé Jean-Claude Narcy), de savoir s'il allait démissionner de son mandat de député européen, Daniel Cohn-Bendit a répondu : «Pourquoi?».

(1) Hans-Joachim Klein, ancien terroriste, a été arrêté en France en septembre 1998. Il était recherché pour avoir participé à l'opération commando menée par Carlos, à Vienne en 1975, contre un sommet des ministres de l'Opep. Daniel Cohn-Bendit ne s'est jamais caché de l'avoir soutenu. Il avait également tenté de le convaincre de se rendre. Jugé en Allemagne, Klein vient d'être condamné à neuf ans de prison.

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Des «révélations» bien intéressées. La fille de la terroriste Meinhof a ressorti les informations. Par LORRAINE MILLOT, Libération, 23 fevrier 2001, p. 2.

Au téléphone, mi-janvier, la voix était engageante: «Et Cohn-Bendit, il vous intéresse?» Bettina Röhl, la fille de la terroriste Ulrike Meinhof, partie en campagne contre la «génération 68» allemande, venait tout juste d'accepter un rendez-vous et proposait d'emblée du «matériel» sur le cas Dany. Auparavant, elle avait prévenu qu'en tant que «journaliste indépendante», elle a coutume de demander 500 marks (250 euros) d'honoraires pour les entretiens qu'elle accorde, puis cédait devant la règle de Libération, qui refuse de payer pour ses informations: «Bon, d'accord pour un entretien quand même. Libération c'est important.»

Enveloppe. Le jour convenu, dans un grand hôtel de Hambourg, après deux bonnes heures d'entretien consacrées à elle et ses attaques contre Fischer, Bettina Röhl nous remet une grande enveloppe. A l'intérieur, elle a pris soin de placer non seulement le texte où Cohn-Bendit relate son expérience au jardin d'enfants de l'université de Francfort, mais aussi une photocopie couleur de la couverture du magazine Das da où l'article est paru, en août 1976. S'y étale une fille demi-nue, un sein dépassant d'un débardeur rouge, le sexe exposé, jambes écartées. Dirigée par le propre père de Bettina Röhl, l'ancien mari d'Ulrike Meinhof, la revue mêlait pornographie et textes gauchistes.

Bettina Röhl a accompagné le tout d'un texte de sa plume, titré «Danni (sic), le grand tacticien», où elle accuse Cohn-Bendit d'avoir rédigé cet article juste après la manifestation qui suivit la mort de sa mère, le 10 mai 1976, à Francfort. «Parce qu'un peu de massage d'âme en public était considéré comme une diversion nécessaire à cause de la tache honteuse que représentait la manifestation Meinhof», où un policier avait été grièvement brûlé. Par cet écrit, Cohn-Bendit aurait voulu «faire doucement et pieusement oublier la violence de la démonstration Meinhof», poursuit Bettina Röhl. Ceci au milieu d'une bordée d'insultes sur «Danni, qui lui-même n'est guère plus grand qu'une grande fille de 5 ans», ou encore «Cohn-Bendit, le ministre de la propagande du milieu», «l'attiseur de violences qui, lui-même, se tenait à l'abri du front».

Ecrits réchauffés. Juste avant de rencontrer Libération, Bettina Röhl avait reçu ce jour-là une journaliste de l'hebdomadaire britannique The Observer. Lequel «révélait» quelques jours plus tard le «passé pédophile» de Cohn-Bendit. Libération n'avait pas cru alors devoir en parler, ces écrits étant déjà dans le domaine public depuis longtemps, aucun fait nouveau, plainte d'enfant ou de parents, n'étant survenu pour ces faits, qui sont de toute façon prescrits depuis longtemps, disait hier le parquet de Francfort.

En Allemagne, le réchauffé de ces écrits de Cohn-Bendit des années 70 n'a pas fait grand bruit jusqu'à présent. Le quotidien populaire Bild a certes repris l'article de The Observer, mais assorti aussi des remords de Cohn-Bendit, où il explique combien il regrettait ces lignes. Et l'affaire n'a pas fait davantage de vagues. «Je ne vois pas bien la nécessité d'aller creuser dans le passé de Cohn-Bendit», explique Günther Nonnenmacher, l'un des quatre éditeurs du Frankfurter Allgemeine Zeitung, grand quotidien conservateur publié à Francfort. «Cohn-Bendit est marié et père. S'il avait commis des choses répréhensibles pénalement, cela se saurait.»

Les comptes d'une génération. En Allemagne, Bettina Röhl a eu à ce jour davantage de succès avec ses publications sur le passé de Joschka Fischer, qu'elle accuse de tentative de meurtre du policier blessé lors de la manifestation Meinhof de 1976. Depuis qu'en janvier, elle a réussi à faire publier dans le magazine Stern les photos montrant Fischer casqué, le bras levé pour frapper un policier, plus une semaine ne se passe sans une nouvelle «révélation» sur le passé du ministre. Là, l'éditeur du FAZ, Günther Nonnenmacher, se montre plus compréhensif: «Cette génération 68 parvenue aujourd'hui au pouvoir s'est affirmée en fouillant et condamnant le passé de la génération précédente (celle de ses parents sous le régime nazi, ndlr). Il n'est pas aberrant qu'on lui demande aujourd'hui des comptes sur son propre passé.».

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«Libé» en écho d'un vertige commun. A la fin des années 70, la pédophilie est une déviance écoutée. Par SORJ CHALANDON, Libération, 23 fevrier 2001, p. 3 et 4.

Dimanche, dans son éditorial, Jean-Claude Guillebaud, journaliste à Sud-Ouest (et au Nouvel Observateur), écrivait à propos des années 70 et de la pédophilie: «Des crétins dans le vent allaient jusqu'à vanter la permissivité en ce domaine, sans que cela ne suscite beaucoup de protestations. Je pense à ces écrivains qui exaltaient dans les colonnes de Libération ce qu'ils appelaient "l'aventure pédophile".»

"Je faisais un cunnilingus à une amie. Sa fille, âgée de cinq ans, paraissait dormir dans son petit lit mitoyen. Quand j'ai eu fini, la petite s'est placée sur le dos en écartant les cuisses et, très sérieusement, me dit "à mon tour, maintenant". Elle était adorable. Nos rapports se sont poursuivis pendant trois ans.» C'est un homme qui parle. Il s'appelle Benoît. Son interview, titrée «câlins enfantins», est précédée d'une phrase du journaliste: «Quand Benoît parle des enfants, ses yeux sombres de pâtre grec s'embrasent de tendresse.» C'est terrible, illisible, glaçant. Et publié dans Libération le 20 juin 1981.

Une autre fois, en 1979, défendant à pleines brassées de mots et de pages un moniteur d'éducation physique condamné pour détournement de mineur, Libé titre «baudruche» une affaire qu'il estime se dégonfler. Des journaux avaient mis en scène des accusations de «prostitution enfantine», de «traites d'enfants». Tout cela était faux. Ce qui était vrai, en revanche, c'est que cet homme mêlait des enfants à ses saloperies d'adulte. Le journaliste de Libération interroge le juge d'instruction chargé de l'enquête. «Cet homme était-il violent avec les enfants?» «Non, répond le juge, mais il les faisait pisser et chier dans les partouzes.» «Mais y a-t-il proxénétisme?», continue le journaliste. «Non, mais il leur faisait faire des horreurs, jouer avec leurs excréments, ils en mangeaient.» Presque victorieusement, l'article estime avoir démonté la machination parce qu'aucune violence n'avait été exercée sur les enfants. Voilà. Alors «lâchez-nous les baskets», grondait l'article juste à côté, pour lequel cette «baudruche dégonflée» n'est rien de plus que l'expression d'«une campagne d'ordre moral».

Laboratoire.
L'ordre moral. Voilà l'ennemi. Et Libération de cette époque n'est rien d'autre que l'écho particulier du vertige commun. Nous sommes à la fin des années 70. Les traces du mai des barricades traînent sur les murs et dans les têtes. «Interdit d'interdire», «contestons toute forme d'autorité». C'est plus qu'une période, c'est un laboratoire. Accoucheur d'espoirs, de rêves, de combats insensés. Et de monstres. A Libération comme ailleurs, l'affrontement fait rage sur tout. Une page de courrier pédophile déclenche la polémique. Mais est néanmoins publiée. Il y a panique à revêtir les oripeaux du censeur. Mais dans les locaux, des coups sont échangés. Des coups encore, lorsqu'un chroniqueur de la nuit arbore une croix de fer allemande au comité de rédaction. Celui qui frappe est conspué par de nombreux présents. L'interdiction, n'importe laquelle, est ressentie comme appartenant au vieux monde, à celui des aigris, des oppresseurs, des milices patronales, des policiers matraqueurs, des corrompus. La pensée est en confusion. La violence politique est un autre moyen de la politique. On a raison de séquestrer les patrons, on a raison de traquer les possédants, on a raison de se révolter et de jouir sans entrave. On a raison de soutenir les prisonniers, les homosexuels, les fous, les drogués. Les femmes se révoltent, et les hommes cherchent une nouvelle place. Dans ce tumulte, ce retournement des sens, cet ancrage de repères nouveaux, dans cette nouvelle préhension de la morale et du droit, cette fragilité et cette urgence, tout ce qui se dresse sur le chemin de toutes les libertés est à abattre.

A Libération même, soucieux de traquer en chaque mot l'ordre établi, la déviance libérale ou gauchiste, des journalistes ont pour tâche de contester tout établissement d'une ligne figée. C'est la fièvre. Un homme en jupe, inconnu, ivre, couvert de pisse et de morve, hurlant et pleurant s'invite au comité de rédaction pour dénoncer le reste du monde. Il n'est pas mis à la porte. Les journalistes l'écoutent jusqu'à ce qu'il parte. Il ne faut mépriser personne, entendre toute minorité. Respecter le droit à la différence. La pédophilie, qui ne dit pas son nom, est un simple élément de cette tourmente. Sauf pour ceux qui la revendiquent comme un acte «d'éducation militante», elle ne vient que rarement sur le devant de la scène. Le mot est terrible aujourd'hui. Mais elle n'est pas le problème d'alors. D'elle-même, et seulement, elle s'inscrit dans un bouillonnement chaviré, où chacun puise ce qu'il croit salvateur. C'est ainsi, c'est hier. C'est comme ça.

Pétitions.
En janvier 1977, trois hommes comparaissent devant la cour d'assises de Versailles pour «attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de 15 ans». Leurs trois années de détention préventive déclenchent une pétition relayée par Libération. Le texte ne laisse aucune place à l'ambiguïté. Une fois encore, il affirme que les enfants n'ont subi «aucune violence», qu'ils étaient «consentants». «Si une fille de 13 ans a droit à la pilule, c'est pour quoi faire?», demande la pétition. Le texte estime qu'il n'y a pas «crime» et que «trois ans pour des baisers et des caresses, ça suffit». Qui signe? Aragon, Bernard Kouchner, André Glucksmann, François Chatelet, Jack Lang et bien d'autres encore, de Félix Guattari à Patrice Chéreau ou Daniel Guérin. Un peu plus tard, une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal exigeait que soient «abrogés ou profondément modifiés» les articles de loi concernant «le détournement de mineur», dans le sens «d'une reconnaissance du droit de l'enfant et de l'adolescent à entretenir des relations avec les personnes de son choix». Qui signe? Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Alain Robbe-Grillet, Françoise Dolto, Jacques Derrida. Interrogé aujourd'hui, Philippe Sollers, signataire lui aussi de cette supplique, ne se souvient pas. Mais il a une formidable phrase de ce temps: «Il y avait tellement de pétitions. On signait presque automatiquement.»

Du plaisir à la souffrance.
Sollers exagère à peine. En cette époque de violence extrême, sociale, politique, humaine, certains ont publié des textes, signé des manifestes, sont descendus dans la rue même, pour soutenir des actes que parfois ils n'approuvaient pas. D'autres, comme ces pétitionnaires qui demandent la modification de la loi, associent sans malice, sans calcul, sans démagogie le texte protégeant les mineurs aux textes - tout juste abrogés - réprimant «l'adultère, l'interruption de grossesse et les pratiques anticonceptionnelles». Coucher avec un enfant? Une liberté comme les autres. Sous toutes les plumes, toujours, d'articles en tracts et de prises de parole en tribunes libres, les mêmes mots reviennent : «l'évolution de notre société». «Il faut changer la vie», écrit en 1979 dans Libération, un pédophile emprisonné. «Nos lois sur la sexualité des mineurs ne sont plus en adéquation avec cette époque», écrivent d'autres pétitionnaires. Ils estiment que l'on doit aborder autrement tout le système éducatif. Que nier sa sexualité à l'enfant, c'est nier qu'il est un être à part entière. Et que la société leur donnera bientôt raison. Ils ont eu tort.

«Elle gazouille quand elle éprouve du plaisir», écrit encore Benoît le malade, racontant la petite fille de cinq ans. Et il aura fallu du temps, tout ce temps, pour que le gazouillement ou le silence des enfants souillés se transforment en mots. Puis en colère. En accusation, enfin. Et que les voix d'adultes prétendant que l'enfant trouve du plaisir à ces jeux soient recouvertes par les voix d'enfants qui disent que tout cela n'est que souffrance.

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Trois soixante-huitards dénoncent un «procès stalinien»

Trente ans après, par SERGE JULY, ancien maoïste, PDG de Libération, Libération,23 fevrier 2001, p. 3.

Il y a une différence entre l'Allemagne et la France, et cette différence saute aux yeux.

La génération 68 a, aujourd'hui, entre 50 et 60 ans. Mais les «militants» du Mai français ne sont pas devenus des leaders politiques, alors qu'en Allemagne ils ont accédé au gouvernement dans le sillage de Gerhard Schröder. Une partie du gouvernement, et pas seulement Joschka Fischer, revendique son appartenance à cette génération née de la «contestation antiautoritaire».

La mise en cause de l'homme Fischer vise évidemment le vice-chancelier d'Allemagne, et, à ce titre, elle le met sur le terrain de l'éthique politique: faux ou vrai témoignage. Le ministre des Affaires étrangères n'est pas mis en cause pour ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu éventuellement taire au regard de ses fonctions actuelles. C'est le débat politique démocratique normal, même s'il n'est pas exempt d'arrière-pensées.

Le Franco-Allemand Dany Cohn-Bendit, du fait de sa double appartenance, passe pour l'exception en France qui confirmerait la règle. En France, cette génération a investi massivement la société civile, qu'elle a contribué à émanciper. Elle s'est investie dans le social, dans la culture, la communication et même les affaires, mais elle s'est tenue éloignée de la politique d'Etat.

Tous les responsables politiques français, à droite évidemment, mais aussi à gauche, sont des hommes et des femmes qui sont passés à côté de Mai 68. Le Parti socialiste de François Mitterrand a veillé à ce qu'il en aille ainsi. Michel Rocard fut l'un des seuls politiques à pouvoir revendiquer sa participation très politique à la contestation; mais elle contribuera à lui donner un statut de paria dans l'univers socialiste, dont il n'est jamais véritablement sorti, même lorsqu'il fut Premier ministre. La génération Jospin fut totalement étrangère à ce social jaillissant. Certes, les uns et les autres ont baigné dans l'atmosphère des années 60 et 70, mais ils n'ont jamais pris part à la révolte contre la religion de l'autorité qui constituait le cœur de l'idéologie française dans les années 60, lorsque le couple de Gaulle-PCF régnait sur le pays et y faisait régner un accablant puritanisme provincial, fait de refoulement et de discipline paramilitaire.

Derrière cette mise en cause, qui rattrape Cohn-Bendit par raccroc, puisque c'est Fischer qui est visé, il y a évidemment le procès intenté à la subversion démocratique des années 60. Là encore, il faut distinguer entre une mise en cause qui n'a jamais cessé depuis plus de trente ans et le travail historique, dont il est normal qu'il réévalue les lumières, les ombres, les réussites et les impasses de cette séquence effervescente dans tous les sens du terme. Il n'y a aucune raison pour que cette période y échappe. Et, d'une certaine manière, il serait heureux que les historiens s'y mettent enfin.

Le procès de la révolution culturelle des années 60 n'a jamais véritablement cessé. Il est proportionnel en ampleur à son triomphe social: le développement autonome de la société civile dans un pays qui l'ignorait.

Les excès de permissivité, de transgressions, de jouissances, d'insolences et d'utopies de ces années-là auraient précipité le déclin français et occidental. Ce procès est connu, mais il trouve toujours de nouveaux procureurs. Il y a une haine de Mai qui n'a jamais abdiqué et qui finit par perdre de vue les lignes de force. L'émancipation des femmes, par exemple, qui est sans doute l'événement majeur du dernier quart de siècle et qui rejaillit sur l'ensemble des rapports sociaux, ne s'est pas faite par décret. Il a fallu beaucoup d'excès, de provocations, d'ardeurs, de délires aussi pour y parvenir dans les années 70. C'est toujours comme ça. De la même manière que cette période «désirante» n'a évidemment pas inventé la pédophilie. Mais le discours sur la libération de la sexualité des enfants a malheureusement servi à légitimer des pratiques parfois criminelles. Jusque dans Libération.

Cohn-Bendit fut aussi l'un de ces provocateurs. Il est rattrapé pour des écrits de «rappeur» qui contiennent évidemment leur part de conneries sur la sexualité enfantine. Il le reconnaît. Il n'y a aucune raison de sanctifier Mai 68.

Il n'y a aucune révolution, fût-elle culturelle, qui ne soit qu'un bloc de vertus cristallines.

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Philippe Sollers - Ecrivain, «Il y a des abîmes entre 7 ans et 13 ans», Recueilli par MARIE GUICHOUX, Libération,23 fevrier 2001, p. 4.

Je dois vous avouer que j'ai été assez tôt "adultophile" et que mes premières aventures sexuelles datant de l'âge de 13-14 ans avec une femme bien plus âgée que moi me faisaient tomber sous le coup de la loi... Evidemment qu'il y a des abîmes entre 7 ans ou 9 ans - l'âge de la Lolita de Nabokov - et 13-14 ans. Dans le texte que j'ai signé (lire ci-contre) et qui doit dater des années 1974-75, considérer que «l'entière liberté des partenaires d'une relation sexuelle est la condition nécessaire et suffisante de la licéité de cette relation» est effectivement extraordinairement naïf - car qui juge de l'entière liberté des partenaires? C'est ne pas envisager qu'il peut y avoir un rapport de force ou de pouvoir.

«Ce qui me frappe le plus est que le problème des violences exercées sur des enfants n'était pas un problème de société à l'époque. Ça l'est devenu. Probablement à cause d'une extension sans précédent de la prostitution enfantine et du tourisme sexuel à haute dose. A l'époque où je signe ce texte sans vraiment le lire, parce que ça fait partie des revendications libertaires, je suis au courant de Freud et je vais écouter Lacan. Il est impossible d'avoir une conscience un peu éveillée sans s'apercevoir que les enfants prépubères ne parlent pas le même langage que les adultes. Quant à la mise en cause du gauchisme- les soixante-huitards ont détruit l'école, la famille... - nous entrons dans l'hypocrisie politique, dans une offensive qu'il faut bien appeler de droite ou réactionnaire. Aller chercher le Fischer et le Cohn-Bendit d'il y a trente ans, c'est énorme!».

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Roland Castro, architecte, ancien dirigeant du groupe maoïste "Vive la Révolution", socialiste, "Dany a fait un boulot énorme avec les enfants», Recueilli par MICHEL HOLTZ.

Je suis absolument scandalisé par la façon dont les choses se passent en ce moment. Si ça continue, on va en arriver à brûler les écrits de Freud. Ce qui est grave, c'est que pour Dany, le mal est fait. Des esprits simples vont faire une déduction simple: Cohn-Bendit = pédophile. C'est totalement absurde. On sait le boulot énorme qu'il a fait avec les enfants de Francfort dans les années 70. Il reste des tonnes de témoignages de parents pour l'attester.

«Evidemment, l'époque était naïve. On disait tout et son contraire, très vite, sans réflexion. A force de bousculer les vieux repères, on a fini par tous les perdre. Ce qui d'ailleurs m'a fait m'éloigner du gauchisme.

«Mais quand même, on n'a pas le droit de tout jeter. Sexuellement, l'apport de 68 est énorme, malgré les excès de ces années-là, peut-être même à cause d'eux. Evidemment, tout ce qui s'est passé au cours de cette période peut être controversé et débattu.

«Mais aujourd'hui, on a juste droit à un procès stalinien, véhiculé par les médias qui font de la délation sans vérification, sans recul et sans débat. Ce fut le cas lors de la découverte du carnet d'Alfred Sirven dont les noms ont été cités, même par Libération. C'est aujourd'hui le cas des écrits de Dany rapportés hors contexte par l'Express. Je n'achèterai plus ce journal qui confond débat et procès. Mais même dans un procès, il y a un débat. Ici, il n'y a qu'un jugement.».

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Romain Goupil - Cinéaste, socialiste, ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire. «J'ai envie de dire: oui, je suis pédophile!», Recueilli par MICHEL HOLTZ.

Rien n'a changé, les attaques sont toujours les mêmes, lancées par le même genre de mecs qu'il y a trente ans. Moi, ça me donne envie de dire aux réactionnaires qui nous tombent dessus en ce moment: oui je suis pédophile, oui je suis gay, oui je suis lesbienne. Evidemment, toute cette affaire est dégueulasse pour Dany Cohn-Bendit, comme pour Joschka Fischer. Et je les soutiens. Le seul reproche que je puisse faire à Joschka, c'est de s'excuser d'avoir tabassé un flic. Bientôt, on devra s'excuser d'avoir participé à des manifs pendant les événements de Mai et durant les années qui ont suivi. Un jour de juin 1973, à la Mutualité à Paris, on a blessé 150 flics. J'étais là, je le revendique et je ne suis pas près de m'en excuser.

«Les procès intentés en ce moment à cette génération ne m'étonnent pas du tout. Ça couve depuis longtemps. A force de répéter que les soixante-huitards détiennent les rênes du pouvoir, de l'économie et des médias, ça devait dégénérer en chasse aux sorcières. Et ça finit par exploser.

«L'inquiétude, c'est pour la suite des événements. De José Bové à Bourdieu en passant par Technikart, il y a des mouvances diverses qui sont en train de créer, parfois sans le savoir, une nouvelle forme de souverainisme. Ce sont eux les réactionnaires. Il faut absolument entamer le débat avec ceux qui nous traitent de "vieux cons" avant qu'il ne soit trop tard. Vieux et cons, nous le sommes peut-être, mais, sur bien des points, on a raison.».

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Quand Fischer se disait «chef de guerre», Le ministre vert allemand est attaqué sur son passé de «militant» gauchiste. Par LORRAINE MILLOT, Libération, 23 fevrier 2001, p. 5.

"J'étais militant.» Début janvier encore, dans une interview au magazine Stern, Joschka Fischer tentait de résumer ainsi ses années 1968 à 1976 à Francfort-sur-le-Main. Vague et teintée d'héroïsme, la formule a l'avantage de ne pas entrer dans le détail. L'ancien militant devenu ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier de l'Allemagne en serait volontiers resté à ce degré de précision si photos, témoignages et accusations ne cessaient, depuis quelques semaines, de l'obliger à se justifier. «Il restera toujours une part d'ombre, comme quand on fait une analyse», prévient Daniel Cohn-Bendit, inquiet que ces coups de projecteurs ne déstabilisent son vieil ami. En rassemblant les bribes connues, on parvient pourtant à reconstituer un peu le puzzle de ces années, qui risquent de lui causer encore pas mal de tracas dans les semaines à venir.

Joschka Fischer arrive à Francfort (Hesse) à Pâques 1968, tout juste âgé de 21 ans. Ayant grandi en Bade-Wurtemberg dans un milieu catholique conservateur où il s'est vite senti à l'étroit, il a déjà derrière lui quelques mois d'escapades et de bohème, en France notamment. Quelques chocs aussi. Son père et sa jeune sœur sont morts la même semaine, en 1966, d'une attaque d'apoplexie et d'une maladie rénale. A Stuttgart, il a reçu aussi les premiers coups dont il se souvient: lors d'une manifestation contre la guerre du Viêt-nam, il est embarqué et, semble-t-il, malmené par la police. Accusé de résistance aux forces de l'ordre, il est condamné à six semaines de prison ferme, peine ensuite amnistiée, mais doit purger six jours.

La «réappropriation sociale»
C'est fort de cette rage contre «l'Etat policier» de l'époque, mais aussi attiré par le rayonnement intellectuel de Francfort, que Joschka et sa première femme, Edeltraud, s'y installent en 1968. Elle aurait préféré Berlin et ses espaces de contre-culture alternative; Fischer a imposé Francfort, pour suivre les séminaires d'Adorno, d'Habermas ou d'Oskar Negt. Il a quitté le lycée à 16 ans, tenté un apprentissage de photographie vite abandonné, mais a gardé une fureur de lecture qui accapare une bonne partie de ses nuits. A Francfort, il dévore les classiques: Marx, Hegel, Marcuse... Les livres s'accumulent chez lui, pas forcément de façon toujours légale: «On appelait cela la réappropriation sociale», se souvient un ami, pour évoquer ses rapines.

A Francfort, Fischer vit d'expédients. Il peint et vend, difficilement, quelques tableaux, écoule des livres à l'université ou s'échine à traduire des romans pornographiques anglais. L'essentiel est ailleurs: dans le bouillonnement révolutionnaire de 1968 qui, à Francfort, se prolonge sur plusieurs années. Daniel Cohn-Bendit, le héros du Mai 68 parisien, interdit de séjour en France, vient de débarquer et imprime sa marque, enjouée et «spontanéiste», à la révolte locale. Le jeune Joschka, très impressionné par «Dany le Rouge», de trois ans son aîné, va trouver une famille dans ce mouvement baptisé «Sponti».

Fischer rejoint le groupe Combat révolutionnaire, animé par Dany, et participe à son premier projet: porter la révolution dans la classe ouvrière. Avec une quinzaine d'autres militants, il se fait embaucher chez Opel à Rüsselsheim, une trentaine de kilomètres au sud de Francfort, pour tenter de soulever les ouvriers. L'expérience tourne court: Fischer est viré au bout de quelques mois, à la suite d'une assemblée générale qui a dégénéré en émeute.

Le «Putzgruppe»
En mal de relais dans la classe ouvrière, les «spontis» rejoignent en marche le mouvement d'occupation des maisons bourgeoises du Westend, quartier de Francfort, menacées de démolition par les spéculateurs immobiliers. C'est là que Fischer, le féru de lecture, retrouve la violence et les batailles de rue avec la police. Pour défendre les maisons squattées, les «spontis» les plus portés sur le combat physique ont formé un Putzgruppe, littéralement «troupe de nettoyage», fort d'une vingtaine de militants. Les «nettoyeurs» s'arment de casques, de bâtons, de matraques ou de boucliers saisis au combat sur les policiers. Des entraînements sont organisés le dimanche dans les bois des environs de Francfort pour s'exercer au lancer de pierres ou à la libération de prisonniers.

Là, les versions sur le rôle exact de Fischer diffèrent. Cohn-Bendit, lui-même déjà davantage porté sur le combat rhétorique et non-membre du Putzgruppe, assure, badin: «S'il est allé s'entraîner trois ou quatre fois dans les bois, c'est bien le maximum! Il avait besoin de casser son image d'intellectuel toujours plongé dans ses bouquins. Il avait un besoin machiste d'affirmer sa virilité.» L'intéressé confirme cette version, dans sa récente interview à Stern: «Au moment où vous frappez, c'est comme un mécanisme qui s'enclenche. On éprouve un pouvoir, et cela séduit, surtout quand on est jeune homme.»

Christian Schmidt, auteur d'un livre sur «Fischer et son gang de Francfort», ouvrage polémique mais à ce jour le mieux documenté sur l'époque, le soupçonne d'avoir joué un «rôle de leader» au sein du Putzgruppe. «Des témoins m'ont dit que Fischer était celui qui organisait les actions du groupe: lors des batailles de rue, on le voyait plan de ville à la main, pour coordonner les actions, rapporte Christian Schmidt. D'autres disent que le Putzgruppe avait plusieurs leaders.» Fischer, lui-même, a toutefois avoué avoir joué un rôle dirigeant, se qualifiant de «chef de guerre», tandis que Dany était «chef de paix».

De cette période datent les photos réapparues en janvier, où l'on voit Fischer, casqué, le bras levé contre un flic. Des clichés pris dans la débandade d'une manifestation pour la défense d'un squat, en avril 1973. De cette époque datent aussi deux événements qui menacent aujourd'hui la sérénité du ministre. Le 19 septembre 1975, quelque 200 militants, masqués et parfaitement organisés, prennent d'assaut le consulat d'Espagne, représentant du régime de Franco, qu'ils bombardent de peinture, de pierres, puis de cocktails Molotov. Un rapport d'un indic des renseignements généraux accuserait Fischer d'avoir joué un rôle clé dans la préparation du raid: le parquet de Francfort et les conservateurs locaux viennent de demander à le consulter.

Les cocktails Molotov
L'autre haut fait remonte au 10 mai 1976, après la découverte du corps de la terroriste Ulrike Meinhof, retrouvée pendue dans sa cellule. A Francfort, une manifestation «spontanée» tourne à l'émeute, un policier est grièvement brûlé par des cocktails Molotov jetés dans sa voiture. Fischer est arrêté peu après, avec treize autres camarades, mais vite relâché, sans que jamais les préparatifs de cette manifestation n'aient été élucidés. Vingt-cinq ans plus tard, des témoins cités par Christian Schmidt ou Bettina Röhl, la fille d'Ulrike Meinhof qui veut la peau du ministre, assurent que Fischer a animé une assemblée le soir du 9 mai, où fut discuté l'emploi de cocktails Molotov. «Il s'est lui-même prononcé pour l'arme miracle avec laquelle avait été remportée une victoire historique sur le consulat d'Espagne», écrit Christian Schmidt.

«Je n'ai jamais eu à faire ni aux armes ni aux cocktails Molotov», dément Fischer dans une interview publiée par Der Spiegel en janvier. Il y explique que cette manifestation du 10 mai 1976 «fut pour nous tous un signal clair d'arrêt», tout en ajoutant que le déclic décisif pour lui fut le détournement de l'avion d'Air France à Entebbe en 1976, où les terroristes allemands «sélectionnèrent» les passagers juifs et non juifs. Pour Fischer, le choc a été d'autant plus fort qu'il connaissait l'un des terroristes, Wilfried Böse, originaire de Francfort.

Durant toutes ces années, «Spontis» et partisans de la lutte armée se sont maintes fois croisés, séduits et affrontés. En 1969, Fischer fait connaissance d'Andreas Baader et Gudrun Ensslin, futurs fondateurs de la Fraction armée rouge (RAF), venus recruter à Francfort. Il fréquente aussi Hans-Joachim Klein, mécanicien amateur qui lui répare sa voiture et en profite pour y transporter des armes qui ont, semble-t-il, servi plus tard, en 1981, à l'assassinat d'un homme politique libéral. En 1975, le même Klein se laisse recruter par le groupe Carlos et participe à l'attentat contre le sommet de l'Opep à Vienne, pour lequel il vient d'être condamné à neuf ans de prison. En 1973, une sympathisante de la RAF, Margrit Schiller, passe quelques nuits dans la maison alors habitée par Fischer, Cohn-Bendit et d'autres militants, nuitées qui causent aujourd'hui d'autres soucis au ministre. Au procès de Klein, en janvier, il a assuré n'avoir jamais habité avec Margrit Schiller, ce qui lui vaut une information judiciaire pour «faux témoignage».

«Les chats» et «la souris»
Depuis longtemps déjà, Joschka Fischer assure avoir toujours résisté aux sirènes du terrorisme et combattu ses partisans lors de maints débats publics. «Très tôt, en 1972 déjà, après les premiers gros attentats de la RAF, il dénonçait le chemin du terrorisme, se souvient Thomas Schmid, un autre ancien compagnon, devenu journaliste au quotidien conservateur FAZ (Frankfurter Allgemeine Zeitung). Il prônait le militantisme de rue, qui relevait plutôt du jeu du chat et de la souris avec la police: c'était une sorte de rituels de jeunes garçons, fascinés de voir tout ce déploiement de police pour eux.»

D'anciens propos de Fischer, exhumés aujourd'hui par ses détracteurs, donnent pourtant l'impression que la démarcation n'a pas toujours été si nette. A la Pentecôte 1976, devant un «congrès contre la répression», il exhorte: «Justement, parce que notre solidarité va aux camarades dans la clandestinité, parce que nous nous sentons si étroitement liés à eux, nous les appelons ici à mettre fin à ce trip mortel, à revenir de leur "auto-isolement armé", à mettre les bombes de côté, pour reprendre les pierres et une résistance qui signifie une autre vie.» Cohn-Bendit, son ami, excuse ce langage ambigu: «S'il avait parlé comme un jeune chrétien-démocrate, personne ne l'aurait écouté! Vous ne pouvez pas juger les propos de l'époque, avec vos critères d'aujourd'hui.»

Rendu à l'évidence de l'échec, vers 1976-1977, Joschka Fischer décroche de la violence, devient chauffeur de taxi, de 1976 à 1981, puis rejoint le mouvement vert, en 1981. Là, débute une nouvelle carrière politique fulgurante... Jusqu'à ce que, soudain, depuis janvier, ce passé lui remonte à la gorge.

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