Vers le livre en cause

Le livre de l'ex-chauffeur de Jacques Chirac relance le débat sur la protection de la vie privée des élus *
Un portrait intime et cruel de l'épouse et de l'entourage du chef de l'Etat

Ramsay publie, mardi 18 septembre 2001, le livre de l'ancien chauffeur de Jacques Chirac, Jean-Claude Laumond ("Vingt-cinq ans avec lui"). Il y révèle des aspects de la vie privée du chef de l'Etat. Jusqu'à présent, la presse – très encadrée par la loi – évoquait l'intimité des élus quand celle-ci éclairait leur comportement d'homme public. Cet ouvrage marque une nouvelle étape, qui rapproche la France de ses voisins européens.

Les éditions Ramsay auraient sans doute préféré que les circonstances soient moins graves (attentats islamistes du 11 septembre 2001 contre le WTC à New York et le Pentagone à Washington). Mais elles n'ont pourtant pas retardé la parution, mardi 18 septembre 2001, du livre de Jean-Claude Laumond, l'ancien chauffeur de Jacques Chirac, relatant certains éléments de la vie privée du président de la République (Vingt-cinq ans avec lui). L'épouse du chef de l'Etat et quelques épisodes de la vie sentimentale de M. Chirac y sont notamment évoqués, d'une façon moins agressive que ne le font les livres et la presse anglo-saxonne sur leurs propres dirigeants, mais c'est la première fois que, en France, un président en fonctions fait l'objet d'un tel récit.

Certes, la vie privée de François Mitterrand a suscité une avalanche de livres et de documents évoquant abondamment sa double vie familiale, son épouse, ses enfants, ses conquêtes. Le chauffeur de l'ancien président, Pierre Tourlier, s'était, lui aussi, lancé dans l'exercice. Une de ses anciennes "amies", Christina Forsne, écrivit en 1997 un recueil de ses souvenirs intitulé tout simplement François, aux très prestigieuses éditions du Seuil. Le fils de M. Mitterrand, Jean-Christophe, vient de publier son propre récit où il évoque notamment ses rapports avec son père. Mais la grande majorité de ces ouvrages furent édités après le départ de l'Elysée de l'ancien président, voire même après sa mort. Et si Paris-Match choisit de faire paraître les premières photos publiques de Mazarine, en novembre 1994, ce fut avec l'accord de l'ancien chef de l'Etat.

Il semble que la limite de ce que s'autorise aujourd'hui l'édition se soit déplacée, et cela est d'autant plus nouveau que l'ancien chauffeur de M. Chirac ne relie aucune de la demi-douzaine de saynètes intimes qu'il relate – sans toutefois donner un seul nom – à un quelconque événement ou acte politique du président. Jusqu'ici, en effet, la presse – sévèrement encadrée par la loi française sur la protection de la vie privée – a toujours semblé se donner comme règle de n'évoquer l'intimité d'un homme politique français que lorsque celle-ci permettait d'expliquer ses comportements d'homme public.

Sans doute le tabou implicite qui protégea longtemps l'existence de Mazarine, pourtant connue d'une grande partie de la presse, aurait-il été levé plus tôt si le système insensé des écoutes téléphoniques mis en place pour la protéger avait été connu. De la même façon, la liaison entre Christine Deviers-Joncour et Roland Dumas fut-elle longtemps passée sous silence. Pendant plusieurs mois, la presse n'évoqua qu'une "amie" de l'ancien président du Conseil constitutionnel. Jusqu'à ce que l'"amie" devienne la "maîtresse", à la lumière des révélations de l'affaire Elf. Quant à la presse "people" française, elle a toujours soigneusement évité de se préoccuper de la vie privée des élus. D'abord parce qu'elle était convaincue que l'intérêt de ses lecteurs allait bien plus vers celle des stars du show-business. Ensuite, parce que son titre le plus agressif, Voici, appartient à Prisma Presse, la filiale du groupe allemand Bertelsmann, qui a jugé plus prudent de ne pas s'aventurer sur ce terrain-là.

En Europe, si la presse "people" espagnole, allemande et italienne va beaucoup plus loin dans la révélation de la vie privée que la presse française, seule l'Angleterre possède une véritable tradition en matière de butler's littérature, que l'on pourrait traduire par "littérature de majordome". Récits d'ancienne femme de chambre ou d'anciens écuyers y sont achetés à prix d'or avant d'être diffusés à des lecteurs friands de connaître l'intimité de leurs dirigeants.

Les hommes politiques français, cependant, ont bien souvent la tentation de mettre eux-mêmes en scène leur vie privée. Rares sont ceux, de Lionel Jospin à Michèle Alliot-Marie en passant par Dominique Voynet ou Jacques Chirac lui-même, qui n'ont pas accepté d'être photographiés, pour Paris-Match ou Gala, avec femme, compagnon, enfant ou petit-fils. Et plus rares encore sont ceux qui, victimes d'une violation de la loi protégeant leur vie privée, ont attaqué devant la justice.

A ce jour, seul le docteur Claude Gubler, qui relata, après la mort de M. Mitterrand, le cheminement de sa longue maladie et le mensonge d'Etat que le président avait obligé ses médecins à tenir (Le Grand Secret, Plon, 1996), fut condamné par la justice et son livre saisi, à la demande de la famille de l'ancien président. M. Chirac, pour sa part, a, jusqu'ici, choisi de suivre la pratique à laquelle s'est tenu toute sa vie son prédécesseur : ne jamais traîner un éditeur ou un journal devant les tribunaux.
Raphaëlle Bacqué, lemonde.fr | 17.09.01 | 15h35, Le Monde, 18 septembre 2001, p. 20.

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Un portrait intime et cruel de l'épouse et de l'entourage du chef de l'Etat *

C'est sans aucun doute l'histoire d'un amour déçu. Celui d'un homme qui conduisit pendant vingt-cinq ans la voiture de Jacques Chirac et fut remercié un jour de novembre 1997. "Parce qu'il avait fini par se prendre pour Chirac, parce qu'il usait de son statut de chauffeur du président à des fins personnelles, parce qu'il racontait n'importe quoi à n'importe qui", explique un conseiller de l'Elysée. "Parce qu'il en savait trop", assure son éditeur Jean-Claude Gawsewith (Ramsay)."Parce que j'ai toujours gardé mon franc-parler", explique l'auteur, Jean-Claude Laumond.

Dans son livre, Vingt-Cinq Ans avec lui, il y ajoute une raison plus improbable : Bernadette Chirac, assure-t-il, prit peur qu'il n'ait soudain des ambitions politiques en Corrèze, après son mariage avec Armelle Benassy, la fille d'une figure politique du Limousin décédé en 1978 et dont Mme Chirac reprit alors la circonscription. Quoi qu'il en soit, c'est donc l'histoire d'un homme qui a été "drogué au Chirac, drogue dure. Chirac, Chirac, Chirac, Chirac, je rêvais Chirac, je mangeais Chirac. J'avais l'irritation facile des initiés, ceux qui appartiennent au dernier cercle, ceux qui savent".

Que sait-il donc ? Mille petites choses de la vie intime des Chirac, des mœurs quotidiennes de la mairie de Paris, du RPR ou de l'Elysée, des facilités matérielles dans lesquelles vivait le clan du président, des innombrables factures réglées par la Mairie de Paris. Sur ce dernier point, pourtant, M. Laumond reste prudent. Entendu par deux fois, en juillet 2001, par la brigade financière dans le cadre de l'instruction que menait alors le juge Halphen, il avait affirmé : "Je sais ce que j'ai fait, mais je ne sais pas ce que l'on m'a fait faire." Il n'en écrit pas beaucoup plus. Et si l'on croise au détour d'une page Jean-Claude Méry, le chauffeur raconte seulement : "Il circulait énormément de liquide à la mairie." Sa femme, Armelle Benassy, qui fut pendant quatre ans l'assistante du trésorier du parti, y ajoute dans un post-scriptum, une courte description de ce qu'était la trésorerie générale du mouvement, "un endroit qui regorgeait de liasses de billets".

Le livre est surtout sévère dans le tableau qu'il fait de la famille Chirac. Car, écrit M. Laumond, "quand je dis que je devins le chauffeur des Chirac, il faut comprendre le nom au sens générique". Le chauffeur conduit donc non seulement le ministre, le premier ministre, le maire, le président, mais aussi son épouse, ses filles, et les beaux-parents de M. Chirac. Mme de Courcel ? "Combien de fois, aux amabilités de son gendre, elle ripostait, pince-sans-rire : " Mais n'oubliez pas, Jacques, que vous n'auriez jamais dû entrer dans la famille..."" Claude Chirac est notamment dépeinte dans ses fonctions de chargée de la communication de son père.

Un jour, raconte ainsi M. Laumond, le candidat Chirac, qui faisait campagne contre la "fracture sociale", avait programmé une visite des cités de Seine-Saint-Denis pour laquelle sa fille commanda la location de trois Renault Espace. "En les voyant côte à côte dans la cour de la mairie, le sang de Claude ne fit qu'un tour : Mais, monsieur Laumond, pourquoi ces voitures sont-elles si rutilantes ? Elles sont beaucoup trop propres pour l'endroit où nous allons ! Je me suis senti rougir. Pas pour moi : pour elle."

Mais c'est Bernadette Chirac qui fait l'objet du traitement le plus sévère. Sans doute parce qu'il lui attribue son renvoi, l'ancien chauffeur du président étrille l'épouse du chef de l'Etat. Mme Chirac y est décrite comme une femme vaniteuse et autoritaire, ayant endossé à l'excès l'ambition présidentielle de son mari. Reste un chapitre intitulé "le repos du guerrier", qui évoque explicitement les conquêtes féminines de M. Chirac - sans pour autant dévoiler leur identité -, la jalousie de son épouse et le sort professionnel que connurent celles qui cédèrent et l'une qui résista.
* Rle B., LE MONDE | 17.09.01 | 16h14

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