Chirac, note sur "sa remarquable intervention télévisée du 14 décembre 2000"

11 mars 2002, Chirac : «C'est un délit de sale gueule»
Jacques Chirac se pose en « victime permanente » de la « justice spectacle »

Jacques Chirac a passé presque toute une journée à recevoir, consulter, téléphoner pour savoir que dire des affaires, jeudi soir 14 décembre (2000), sur TF1.

Car la chose était entendue pour chacun de ses conseillers à l’Elysée : le président pourrait bien parler de l’Europe, de la Corse ou de l’inversion du calendrier, la presse et l’opinion ne l’attendaient que sur cette seule question.

M. Chirac a donc écouté les conseils de chacun avant de se lancer dans cette grande explication destinée à repousser loin de lui les soupçons qui pourraient lui coûter la fin de son septennat et ses chances de réélection. C’est peu dire qu’autour de lui, tous avaient des avis contradictoires. Certains ont conseillé d’attaquer les juges, d’autres de fustiger la presse, d’autres encore de s’indigner contre l’alliance supposée des juges et de la presse. Ceux qui ont quelques notions juridiques, comme l’avocat Patrick Devedjian, jugeaient qu’il vaudrait mieux en « dire le minimum », parce qu’il « n’appartient pas au président de la République d’anticiper sur l’enquête des juges ». Nicolas Sarkozy, lui, a expliqué qu’il serait bon de proposer que les partis « remboursent », comme l’ont fait les partis allemands, les sommes indûment perçues après 1995. M. Chirac a retenu un peu de tout cela et l’a arrangé à sa façon, pendant une demi-heure, face à un Patrick Poivre d’Arvor particulièrement incisif. Car il fallait répondre sur plusieurs fronts : à l’opinion qui s’inquiète, aux juges qui se rapprochent, aux médias qui ne cessent plus d’interroger, à une famille politique, enfin, qui commence à douter.

COMBATIF ET APAISANT

Face à l’opinion, le chef de l’Etat a choisi d’être combatif sur le fond et apaisant dans le ton. Consciente de l’effet le plus désastreux des affaires – la mise à mal d’une image qui, au cœur d’un bilan politique mince, reste son seul atout –, la petite équipe élyséenne avait donc préparé les quelques messages destinés à restaurer une confiance ébranlée. D’abord le plus important : l’honnêteté personnelle du chef de l’Etat. Se disant « profondément blessé » par les mises en cause dont il fait l’objet, M. Chirac en a donc appelé à la mémoire de ceux qui le connaissent « en Corrèze, à Paris ou ailleurs. » Qu’en ressort-il ? « Vous n’en trouverez jamais qui disent que je suis un homme d’argent ou qui pourrait transiger avec l’honnêteté. » François Mitterrand, dont Claude Chirac, notamment, a gardé la mémoire de toutes les interventions télévisées, avait déjà bien compris tout l’enjeu : « Les Français n’aiment pas l’argent », disait-il. Et l’Elysée a vite saisi qu’il était essentiel d’éloigner tout soupçon de cupidité.

Il fallait ensuite répondre aux charges précises qui pèsent sur les anciens collaborateurs du chef de l’Etat et sur lui-même comme ancien président du RPR, dans l’affaire des marchés truqués d’Ile-de-France. Avait-il été au courant ? « Je ne le savais pas », a tranché immédiatement M. Chirac. « En tant que président du RPR, je ne me suis jamais occupé – ce n’était pas ma fonction, pas plus que celle des autres responsables d’un grand parti politique – des problèmes de financement. » Voilà pour sa propre responsabilité. Mais M. Chirac est aussitôt allé plus loin : « Je vais vous dire franchement une chose : je ne peux pas y croire ! Qu’il y ait eu des ententes avec une entreprise par-ci, une entreprise par-là, c’est tout à fait probable. (…) Mais qu’il y ait eu un système où les partis politiques de la majorité et de l’opposition se seraient mis ensemble pour se partager je ne sais quel gâteau ! Si c’est démontré, je serai le premier à le condamner. Mais, honnêtement, je n’y crois pas beaucoup. » Cette analyse a fait l’objet de bien des conversations entre les proches de M. Chirac. Car plusieurs amis du président ont longtemps considéré que l’implication du Parti socialiste, notamment, dans les affaires de marchés truqués d’Ile-de-France pourrait appuyer une contre-attaque présidentielle. Le chef de l’Etat a préféré ne pas user de cette possibilité, convaincu que l’accréditation d’une telle entente quasi-mafieuse ne pourrait que nuire à l’ensemble des leaders politiques, lui compris. Son incrédulité présente en outre un avantage : elle délégitime en apparence une éventuelle convocation des juges comme témoin.

Sur ce dernier point, le président s’est d’ailleurs montré très net à l’égard des magistrats instructeurs : serait-il convoqué qu’il ne répondrait pas, « malheureusement ». Suivant en cela un argumentaire soigneusement préparé avec Dominique de Villepin, le secrétaire général de l’Elysée, et déjà rodé auprès des médias, depuis plusieurs semaines, par le porte-parole du RPR, Patrick Devedjian, le président a donc expliqué que c’est, aujourd’hui, par respect de la séparation des pouvoirs qu’il ne peut répondre à une convocation de la justice, alors que ce serait «[son] intérêt et [sa] pente naturelle d’accepter ».

EN POSITION DE « VICTIME »

Et d’expliquer qu’il se trouve dès lors dans la position d’une « victime » qui ne peut ni se défendre, ni être entendu, ni porter plainte en diffamation, face à cette « justice spectacle », à la presse qui « veut vendre du papier » ou à des élus « en mal de publicité personnelle », à l’instar du député Arnaud Montebourg dont l’appel à traduire M. Chirac devant la Haute Cour a outré l’Elysée. Enfin, il s’agissait aussi de recadrer sa propre famille politique, paniquée par le déferlement de révélations judiciaires et qui oscille entre réclamer une amnistie pour tous et choisir un autre chef à la première difficulté. Le président a donc été clair : il n’est pas question d’effacer les difficultés par une amnistie. M. Chirac a bien trop d’expérience politique pour ne pas se souvenir de l’effet désastreux produit dans l’opinion par l’amnistie que firent voter, en 1989, les socialistes avec l’appoint d’une partie de la droite. Pour ceux qui, par ailleurs, sont tentés d’aller voir chez François Bayrou si la droite n’a pas un meilleur candidat pour 2002, M. Chirac a martelé à trois ou quatre reprises son message : « Il n’y a pas de crise morale ou de crise politique en France. » Cet argumentaire ne saurait tenir lieu de programme. Car le chef de l’Etat s’agace de voir le président de l’UDF chaque jour plus ragaillardi par les révélations touchant les dirigeants politiques des années 80 et 90. Que M. Bayrou puisse entamer une campagne « dure » sur ce thème, qu’il engrange plus de dix pour cent des suffrages au premier tour de la présidentielle et M. Chirac pourrait échouer à se faire réélire. Vendredi matin, pourtant, l’Elysée avait le sentiment que le président avait passé l’épreuve avec succès.

Raphëlle Bacqué, Le Monde, 15 décembre 2000.

-------------- Quand le député de Corrèze dénonçait l'amnistie

« Je me suis toujours prononcé contre l´amnistie », a affirmé Jacques Chirac sur TF1, jeudi 14 décembre. Le président de la République a notamment fait référence à la disposition d´amnistie des infractions liées aux financements politiques introduite par les socialistes dans ce qui allait devenir la loi du 15 janvier 1990. De fait, comme cent neuf des cent trente et un députés RPR de l´époque, le député de Corrèze s´était prononcé « contre ». Six voix de droite « pour » et surtout cent neuf abstentions avaient cependant permis le vote de l´amendement.

Le 9 mai 1990, jour du vote sur la motion de censure « anti-amnistie » déposée par la droite contre le gouvernement de Michel Rocard, Jacques Chirac avait déclaré, à la tribune de l´Assemblée nationale : « Ce qui choque le plus les Français, c´est qu´à tort ou à raison, les hommes politiques passent pour s´être auto-amnistiés et s´être ainsi d´eux-mêmes soustraits à la loi de tous. »

Retour Première page

------

Chirac : «C'est un délit de sale gueule»
Sur France 2, il s'est offusqué des déclarations de Jospin.

«La gauche a engagé une stratégie consistant à essayer de m'abattre par tous les moyens.»
Jacques Chirac était l'invité, hier soir (11 mars 2002) de la rédaction de France 2. Voici les principaux extraits de son intervention

«Fatigué, vieilli»?
«Dans un premier temps, cela m'a fait sourire et dans un deuxième temps, je n'ai pas souri, pas du tout. Pas pour moi, naturellement, mais pour les Français. J'ai engagé la campagne maintenant, j'ai fait des propositions que je croyais utiles. Et qu'est-ce que j'entends, des propos sur le physique, le mental, la santé, c'est tout de même un peu curieux, une technique qui s'apparente un peu au délit d'opinion, presque au délit de sale gueule. Les Français ont droit à autre chose, à un véritable débat digne d'une démocratie. Je m'inquiète de cette dérive.»

Crédibilité et bilan.
«Au nom de quoi, M. Jospin utilise cet argument ? Je peux évoquer le bilan du gouvernement Jospin. L'insécurité a fait un bond en avant, la fiscalité n'a pas diminué, la pauvreté après quatre ans de croissance exceptionnelle n'a pas diminué et touche tout particulièrement les jeunes. Aucune des grandes réformes nécessaires, même quand il y a eu des engagements, n'a été réalisée. M. Jospin s'était engagé à faire la réforme des retraites, il n'a pas tenu son engagement.»

Les affaires.
«Il ne m'a pas échappé que beaucoup de Français n'ont pas compris que je n'ai pas voulu répondre à un juge. Je me suis sûrement mal exprimé. Moi, je suis le gardien de la Constitution. Elle ne permet pas au chef de l'Etat d'être entendu par un juge. Faudra-t-il modifier la Constitution? J'y suis favorable à condition que cela se fasse dans la sérénité et dans le sérieux mais pas dans les couloirs de l'Assemblée nationale ou des partis politiques. Si je suis élu, je réunirai les plus grands constitutionnalistes pour qu'ils me fassent des propositions et ces propositions je les suivrai. Il y a certain temps que la gauche a compris une réalité : j'ai été moi, Jacques Chirac, le seul obstacle à la mainmise totale de la gauche sur notre pays. La gauche a engagé une stratégie consistant à essayer de m'abattre par tous les moyens. Cela rappelle les méthodes de tous les extrémismes. Il est facile de substituer les attaques personnelles au débat d'idées mais ce n'est pas convenable.»

Santé.
«Il est très difficile de plafonner les dépenses de santé. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas les maîtriser. Le gouvernement Juppé a sauvé la Sécurité sociale. J'ai approuvé à l'époque la maîtrise comptable des dépenses de santé. Je reconnais que c'était une erreur.»

Réforme de l'Etat.
«Il faudra bien la mettre en oeuvre. Pas nécessairement en diminuant le nombre de fonctionnaires, mais en réorientant les emplois. Il faut une vraie réforme de l'Etat.»

35 heures.
«Ce gouvernement de gauche a effacé le dialogue social. Ce gouvernement, c'est : je décide, j'impose, je ne discute pas. Il faut naturellement assouplir les 35 heures. Comment admettre que la France soit le pays où l'on travaille le moins en Europe.

«Supermenteur», sa marionnette des Guignols de l'info.
«Je le vis bien. Je ne la regarde pas. C'est la liberté de quolibet qui existe, et que je me garderai bien d'y porter atteinte.»
Libération, Le mardi 12 mars 2002

Retour Première page