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Un exemple de militant politique, et une politique militante :
Gérard Merle, avec la collaboration d'Alain Astaud, Un militant exemplaire, au coeur de la Chiraquie, Denoël, Paris 2001.

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Octobre 2004 : Un corrézien multicartes

27 juillet 2001 : BILLETS D'AVION
La décision de l'Assemblée de communiquer aux juges les déclarations de patrimoine de l'ex-député Jacques Chirac ravive la polémique autour des indemnités perçues sur les fonds secrets. Les coups pleuvent.

La Chiraquie parle de complot

SUSPENSE et rebondissements quotidiens : c'est la saga politique de l'été. Pour la droite, un titre s'impose : « Complot contre le président ». La gauche, elle, préfère « les Affaires de M. Chirac ». Mais le scénario est le même. En décidant mercredi soir de transmettre aux juges les déclarations de patrimoine de l'ex-député Jacques Chirac, le bureau de l'Assemblée a, d'un seul coup, remis en lumière trois questions qui empoisonnent la précampagne présidentielle.

La piste des billets d'avion.
Les juges d'instruction chargés d'enquêter sur le financement des voyages privés de Jacques Chirac et sur les marchés truqués d'Ile-de-France au bénéfice du RPR ont reçu hier les fameuses déclarations de patrimoine. S'ils se sont déclarés « incompétents » pour entendre le chef de l'Etat, ils poursuivent leurs investigations sur l'origine des fonds qui ont servi à payer en liquide des déplacements privés entre 1988 et 1995. Les magistrats ne semblent pas croire à la version de Jacques Chirac qui, le 14 juillet « devant les Français », a reconnu avoir financé ses voyages grâce à des indemnités perçues quand il était Premier ministre entre 1986 et 1988. Sous-entendu : des indemnités payées sur les fonds secrets, donc, dit-on à l'Elysée, « pas déclarables ».

Le mystère des fonds secrets.
En apparence imparable, la ligne de défense de l'Elysée pourrait faire des dégâts dans les rangs des ministres, actuels ou anciens. Interrogée avant-hier sur la déclaration au fisc de ses indemnités spéciales, Elisabeth Guigou, par exemple, s'est contentée d'un « Oh ! la la !… » fuyant. Car si la « tradition » qu'invoque Chirac a effectivement toléré jusqu'ici l'absence de toute déclaration fiscale des sommes perçues en espèces par les ministres et leurs collaborateurs, sa remise en question concernerait aussi les pratiques actuelles du gouvernement Jospin. Ainsi, hier, l'ancien conseiller de François Mitterrand, Gérard Colé (alors rémunéré sur les fonds secrets de Matignon), se demandait pourquoi il serait « le seul auquel le fisc réclame de payer un impôt sur les fonds secrets ». Poursuivi dans l'affaire de la Française des jeux, il a en effet subi un redressement fiscal. « Aujourd'hui, peut-être à cause de Chirac, ironise-t-il, ce système va exploser. Beaucoup de petits marquis vont le regretter… »

La fin d'un tabou présidentiel.
Président de l'Assemblée, le socialiste Raymond Forni (dont la droite aimerait qu'il indique, lui aussi, le montant de ses « indemnités de fonction non déclarables »…) a créé un précédent en acceptant de statuer sur le cas d'un député devenu président de la République. Ce tabou brisé, la dispute sur le statut pénal du chef de l'Etat est spectaculairement relancée. Du coup, la proposition du PS Montebourg de faire traduire Chirac devant la Haute Cour pourrait redevenir d'actualité. Une trentaine d'élus de gauche l'ont déjà signée. Parmi eux, deux députées PS (Christine Lazerges et Yvette Roudy) qui, mercredi, ont voté pour la communication des déclarations du patrimoine de Chirac aux juges. Dès lors, le RPR Patrick Devedjian a beau jeu de dénoncer un « complot de la gauche » : « Un jour, dit-il, il faudra démonter les réseaux de la campagne montée contre le chef de l'Etat. »
Bruno Jeudy, Le Parisien, 27 juillet 2001, p. 9.

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Un Corrézien multicartes dans l'ombre de la Chiraquie
Patrick Maugein a réussi à faire intervenir le Président dans ses affaires.

«Lorsqu'il était à Madrid, je me moquais de lui, parce que la porte de son bureau était cachée par les extincteurs de l'escalier de service», se souvient un ancien associé de Patrick Maugein. Au 19e étage d'un immeuble d'affaires de Madrid, le trader américain Mark Rich avait mis gracieusement ses locaux à disposition de Maugein. Attenant à ceux de sa société. Mais discrets, pour ne pas dire cachés. Le Français, originaire de Corrèze, était devenu, selon ses propres termes, «maître d'oeuvre des sociétés écran» de l'Américain, poursuivi aux Etats-Unis pour violation de l'embargo avec l'Iran.

Aujourd'hui montré du doigt par les Américains, Patrick Maugein, 57 ans, est resté ainsi un homme de l'ombre durant près de vingt-cinq ans. Laissant aux autres le soin de colporter sa légende. Il emmenait ses amis en jet à l'opéra à l'autre bout du monde, ou pour boire un café à Venise. Il leur racontait qu'une fois élu Chirac lui aurait dit : «Sans vous, je ne serais peut-être pas ici.» La fortune du trader, fils de fourreurs de Brive-la-Gaillarde, faisait rêver. Appartements à New York, Montréal, villa à Juan-les-Pins, hôtel particulier à Paris. Il a quitté Madrid pour Paris, puis Londres, où il est devenu, en 1999, président non exécutif d'une société pétrolière cotée en Bourse, Soco International. Non sans avoir dissous l'une de ses sociétés parisiennes, et déménagé l'autre aux Pays-Bas.

De Tarek Aziz à l'ayatollah Khomeiny

En 2003, Maugein s'est laissé aller à raconter sa «relation suivie» avec Chirac (1). Sa première rencontre, en 1967, lorsque, jeune polytechnicien, Chirac le reçoit au secrétariat d'Etat aux Affaires sociales. Son introduction auprès du maire de Paris, en 1978, par un ancien banquier installé comme lui à l'époque à Madrid, Jean-Marie Dauzier, frère de Pierre, ancien patron d'Havas. Les éloges de chanteurs d'opéra qu'il rédige pour le maire lorsqu'ils sont décorés par la ville. «Les remises de médailles nous donnaient l'occasion de bavarder en tête à tête, explique-t-il. Et Jacques Chirac, qui n'était encore que maire de Paris mais toujours friand d'informations internationales ­ sans doute parce qu'il voyait déjà au-delà des clochetons de l'hôtel de ville ­, appréciait les renseignements que je lui rapportais des pays exotiques que je fréquentais au quotidien.» Son rôle «s'arrêtait là, conclut Maugein. Chirac aime cloisonner et ne mélange pas informateurs et conseillers».

Dès 1979, Maugein bénéficiait d'un ticket d'entrée immédiat, et vraisemblablement politique, auprès des plus hauts responsables du monde arabe. Il rencontre Tarek Aziz, ministre irakien de l'Information, cette année-là. Le colonel Kadhafi et l'ayatollah Khomeiny, l'année suivante. Plus tard, c'est le cheikh Yamani, ministre saoudien du Pétrole, et futur président de l'Opep. Ce que Maugein ne raconte pas, c'est que son tuteur auprès de Chirac, Jean-Marie Dauzier, qu'il accompagnait parfois en Afrique, était, jusqu'à sa mort, en 1982, l'un des «vice-trésoriers» officieux du RPR. Quelque chose s'est noué entre l'intermédiaire et le président du RPR. En 1986, Chirac, Premier ministre, le nomme au conseil d'administration de l'Institut du monde arabe. Et aussi à celui de l'opéra national de Paris. Pour en retirer peut-être des «informations». «Maugein sollicitait constamment l'intervention directe de Chirac auprès de ses contacts officiels, affirme son ancien associé, José Antonio Jiménez. A la fin de la guerre du Golfe, en 1991, j'étais avec lui à Varsovie. Il était rongé d'inquiétude à l'idée que la CIA retrouve dans les archives ses contrats de brut, et puisse faire le rapprochement avec Chirac.»

Plus tard, malgré les témoignages des anciens d'Elf Aquitaine, la justice ignore le personnage. Trois juges ne suffisent pas à poser une seule question sur Maugein à Alfred Sirven, dont le répertoire comptait pourtant plus d'une dizaine de numéros de téléphone pour le joindre. Durant le procès, Loïk Le Floch-Prigent brandit son nom, évoque un financement corrézien. Souligne son rôle «entre la tour Elf et un certain nombre de hauts personnages de l'Etat», sans éveiller le moindre intérêt judiciaire. Maugein, lui, s'est souvenu qu'il avait présenté Tarek Aziz à Le Floch, et qu'avec l'argent reçu (3 millions de francs) il avait expédié des médicaments en Irak.

«Recommandés par l'Elysée»

L'arrivée au pouvoir de Chirac galvanise l'équipe. «Les entrées, les contacts, nous étaient possibles parce que nous étions recommandés par l'Elysée», note Jiménez. Survient l'affaire de Yanacocha, une mine d'or péruvienne dont les actifs français sont privatisés, en 1994, au bénéfice de l'australien Normandy. La France, qui a négligé le droit de préemption, est expropriée. Maugein s'introduit. Il se dit «chargé d'une mission d'investigation des autorités françaises». Rétribué par les Australiens ­ qui lui auraient promis 10 % de leur part dans la mine ­, il fait intervenir le Président. Malgré le caractère privé de l'enjeu, Chirac accepte d'écrire à son homologue péruvien. Sans succès. La mine est perdue, mais Maugein attaque pour son propre compte le groupe minier Newmont aux Etats-Unis. Il obtient aussi l'intervention de Chirac en faveur du marché des avions-cargos Casa achetés par l'armée française (lire ci-contre).

L'équipe Maugein découvre les services privés que son patron concède à l'Elysée. Un associé de l'intermédiaire est envoyé en Suisse pour apporter un soutien financier à un médecin qui s'est occupé d'une des filles du Président. En 1997, dans une affaire criminelle qui concerne l'un de ses amis, Maugein est placé sur écoute. Plusieurs numéros de l'Elysée, appels reçus ou émis, apparaissent, mais aussi des numéros de Dassault Aviation, de l'Aérospatiale et de Total. Le résultat est vite classifié. L'affaire classée. Comme les autres.
(1) Yanacocha, de Jean-Claude Gawsewitch, aux éditions Michel-Lafon.
Par Karl LASKE, lundi 01 novembre 2004 (Liberation - 06:00), p. 7

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