Khieu Samphan
Septembre 2009 : Des juges équitables ?
Février 2009 : Début du procès du "Camarade Douch" , futur missionnaire évangélique
Avril 2008 : Maître Vergès "se fâche", il fait gagner du temps à son vieil ami Samphan ; avertissement du tribunal
Novembre 2007 : Suite ... arrestation de
Khieu Samphan, ancien chef de l'Etat
Septembre 2007 : Suite ...Nuon Chea, numéro 2 des Khmers rouges, inculpé de crimes contre l'humanité
Juillet 2007 : Premier inculpé, Kang Kek Lev alias Duch ....
Juillet 2006 : "Début" du procès ... ; le boucher fait encore pleurer ;
Février 2004 : A quand le procès ?
Mars 2003 : Peut-être un procès ... contre certains criminels (plus d'un million de victimes ?)
Février 2002 : L'Onu renoncerait ...
Noël 2001 : Un procès des Khmers rouges paraît plus lointain que jamais au Cambodge
A deux pas de la frontière thaïlandaise, la paillote où Pol Pot est mort, en 1998, dans des circonstances indéterminées va être restaurée. L'emplacement sur lequel il a été incinéré, sur un tas de pneus usagés et avec son bien sommaire mobilier, sera indiqué aux visiteurs. "L'objectif n'est pas de glorifier Pol Pot, mais de préserver l'amertume de l'Histoire afin que la jeune génération apprenne que ce qui va à l'encontre de la loi du progrès humain ne peut pas durer longtemps", a expliqué, le 18 décembre, Thong Kon, vice-ministre cambodgien du tourisme. Un sondage récent indique que les deux tiers des Cambodgiens souhaitent que les squelettes des victimes des Khmers rouges demeurent exposés pour rappeler un passé récent et tragique.
Pol Pot et ses acolytes sont tenus pour responsables de la mort de 1,7 million de personnes - soit le quart de la population du royaume à l'époque - lors de leur passage au pouvoir de 1975 à 1979. Deux décennies plus tard, la mémoire de la terreur khmère rouge reste omniprésente. Un employé d'hôtel affiche une profonde cicatrice à la hauteur de la mâchoire. "Pol Pot", explique cet homme âgé de 35 ans. La femme de chambre, quant à elle, est balafrée à la hauteur du front. A Phnom Penh, les bâtiments d'une école secondaire transformée par les Khmers rouges en centre de torture, celui de Tuol Sleng, abritent depuis des années un Musée du Génocide. Sept pensionnaires seulement sont sortis vivants de cette sinistre enceinte, réservée, en priorité, aux purges internes du régime.
Pourtant, une nouvelle année se termine sans que le procès de l'horreur se profile à l'horizon. La loi sur la création d'une juridiction cambodgienne "à caractère international" a bien été votée début 2001, sous la pression notamment des Etats-Unis. Mais le gouvernement cambodgien et l'ONU ne se sont pas entendus depuis sur quelques points importants, en particulier sur le rôle et l'indépendance de juges et procureurs étrangers. Si le dialogue se poursuit, il ne semble produire, pour l'instant, aucun résultat.
Entre-temps, les découvertes de nouveaux dossiers sont jugées par Youk Chhang, directeur du Centre cambodgien de documentation, qui centralise les recherches sur les exactions des Khmers rouges, comme "le premier acte d'accusation spécifique des dirigeants" de l'époque. "Nous ne savions pas", répètent les derniers lieutenants de Pol Pot en vie. Le millier de documents et de télégrammes édités le 16 juillet 2001 par Stephen Heder et Brian Tittemore, de l'American University College of Law, sont accablants parce qu'ils décrivent une chaîne de commandement qui implique non seulement Pol Pot, mais aussi son entourage immédiat.
Youk Chhang estime, pour sa part, dans une note diffusée le 16 août, que Ieng Sary - l'ancien "frère numéro trois" d'une organisation dont Pol Pot était le "frère numéro un" - doit être jugé, en dépit du pardon royal dont il a bénéficié, en 1996, à la suite de son "ralliement" aux autorités. "Ieng Sary, écrit Youk Chhang, a sorti ses trois mille soldats de la jungle non pour rejoindre le gouvernement royal du Cambodge, mais plutôt pour conforter son assise en tant que leader khmer rouge." Il a, en outre, fondé un parti, le Mouvement d'union nationale démocratique, que Youk Chhang juge, à juste titre, comme un "mouvement politique khmer rouge".
Agé de 72 ans, Ieng Sary coule aujourd'hui des jours tranquilles entre ses propriétés de Phnom Penh et de Païlin, district frontalier de la Thaïlande, où il réside en compagnie de son épouse, Khieu Thirith, et de sa belle-sœur, Khieu Ponnary, première femme de Pol Pot. Khieu Thirith, 70 ans, et sa sœur aînée Khieu Ponnary, bientôt âgée de 82 ans et qui a perdu la mémoire, ont figuré parmi les éléments les plus durs de la direction khmère rouge. D'autres survivants vivent aussi paisiblement à Païlin : c'est en particulier le cas de Nuon Chea, l'ancien "frère numéro deux", âgé de 74 ans et malade, et de Khieu Samphan, 70 ans, ex-chef de l'Etat (1976-1979). Seuls deux redoutables exécutants - Ta Mok, brutal chef de guerre, et Deuch, ancien patron de Tuol Sleng - sont sous les verrous depuis 1998, mais leur détention provisoire atteindra son échéance au printemps 2002.
Le procès des dirigeants khmers rouges se heurte, au Cambodge, à l'indifférence ou aux craintes de ceux, nombreux, qui se sont un jour alliés avec le diable. De son côté, la Chine, dont l'influence est croissante, est carrément hostile à une entreprise qui accorderait une triste publicité à sa présence, substantielle à l'époque, dans les "champs de la mort" cambodgiens. Des milliers d'experts chinois ont alors séjourné dans le pays.
Mais, même si un accord était conclu entre le Cambodge et l'ONU sur la tenue d'un procès, la tâche demeurerait colossale. Jugée corrompue par l'ONU, la justice cambodgienne ne s'est pas remise d'un quart de siècle de troubles. Des fonds importants devraient être dégagés par la communauté internationale pour donner à l'instruction et, dans un deuxième temps, à un tribunal les moyens de fonctionner : interprétariat, assistance légale, formation d'avocats et de juges, protection des témoins et des accusés, etc. Pour ne citer qu'une facette de l'ampleur de l'effort requis, des squelettes retrouvés dans des milliers de sites du pays devront être examinés pour déterminer s'ils ont bien été tués, ainsi que le prétendent les Khmers rouges, par des bombardements américains entre 1969 et 1973.
Jean-Claude Pomonti, Le Monde, 29 décembre 2001, p. 3, LE MONDE | 28.12.01 | 11h47
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Les plaies du Cambodge
Khmers rouges
Le Cambodge en attente de justice
Alors que les langues des rescapés et celles des auteurs du génocide se délient peu à peu, l'ONU refuse de participer à la mise en place du tribunal chargé de juger les hommes de Pol Pot, faute de pouvoir en garantir l'indépendance
Native de Phnom Penh, Mom Tey, 50 ans, s'est épanouie avec l'âge. Ses épaules se sont arrondies, ses enfants ont grandi. Pourtant, rien de plus trompeur que son apparente sérénité. A la moindre allusion aux dirigeants khmers rouges, ses yeux flambent: «Il faut les tuer tous, les exécuter maintenant - au lieu d'attendre encore un procès auquel personne ne croit plus.»
Le 8 février, les Nations unies ont rompu les tractations en cours depuis quatre ans et demi avec les autorités cambodgiennes pour juger les responsables d'un génocide qui sacrifia entre 1975 et 1979 quelque «2 millions de Cambodgiens - près d'un tiers de la population», précise le chercheur Stephen Heder (1). «L'indépendance et l'objectivité d'un tribunal ne pouvant être garanties», le secrétaire général, Kofi Annan, a préféré jeter l'éponge plutôt que de cautionner une justice au rabais. D'un souffle, Mom Tey dit qu'elle refusera de témoigner, même si on le lui demande: «C'est de la politique à présent et je n'ai pas confiance. On aurait dû juger les Khmers rouges tant que Pol Pot était encore en vie. Bientôt, ils auront tous disparu. Mieux vaut les tuer que d'accepter ça.»
Le ton est sans appel, d'une telle âpreté que Davith en reste muet. Ce jeune journaliste appartient déjà à un autre monde, au-delà de la vengeance. Il n'a pas 23 ans. «Agir ainsi, c'est répéter ce qu'ils ont fait.» Deux filles en noir, juchées sur une motocyclette, zigzaguent dans la rue étroite. Il les regarde sans les voir. «Sans l'ONU, il n'y aura pas de vraie justice. Ce tribunal était pourtant le seul moyen de la restaurer au Cambodge. Sinon, c'est comme avant.» D'un mot, il cible une constante inchangée depuis plus d'un quart de siècle: l'arbitraire du pouvoir qui s'exerce par la violence et l'impunité liée au pouvoir, sans cesse reconduite tant que les auteurs du crime majeur commis dans les années 70 ne seront pas poursuivis. «Les faits et les preuves m'importent plus que la sentence, poursuit-il, je veux que les chefs khmers rouges soient confrontés à leurs actes, je veux qu'ils s'expliquent.»
«Un procès organisé par le gouvernement seul n'aura aucune crédibilité»
Mais dans quelles conditions, à présent? «Un procès organisé par le gouvernement seul n'aura aucune crédibilité», constate le Dr Lao Mong Hay, directeur de l'Institut khmer pour la démocratie. A ses yeux, le retrait des Nations unies, pour regrettable qu'il soit, «n'a rien de surprenant». Face à l'intransigeance du Premier ministre, Hun Sen, hostile à toute juridiction qui échapperait à son contrôle, les experts onusiens s'étaient repliés sur un compromis fort éloigné du Tribunal pénal international de La Haye ou de celui d'Arusha. Résumons: siégeant à Phnom Penh, c'est une cour cambodgienne, intégrant une minorité de magistrats étrangers, mais dominée par des juges locaux - trop souvent inféodés au pouvoir - qui devait se mettre en place. Votée en 2001 par le Parlement, la loi portant sur sa création «ne correspond pas aux standards internationaux», déplore Lao Mong Hay. «Squelettique à dessein», renchérit le bâtonnier Ang Eng Thong, elle laisse la part belle aux interprétations du gouvernement en escamotant au passage les précisions souhaitées par les juristes onusiens. New York s'insurge, réclame un protocole d'accord. Chargé des négociations, Sok An, le bras droit de Hun Sen, ne veut rien entendre. Conseiller juridique des Nations unies, Hans Corell en prend acte et le secrétaire général, Kofi Annan, avec lui. Au Cambodge, l'opposition prévoyait la rupture. Ailleurs, certains accusent: obnubilée par sa lutte antiterroriste, la communauté internationale se lave les mains d'une tragédie dont elle est en partie responsable.
Silencieux durant trois jours, l'homme fort de Phnom Penh prenait, lundi dernier, dans la posture de l'offensé plein de mansuétude, accordant à New York «deux ou trois mois», pas davantage, pour s'amender. Faute de quoi, «nous inviterons les pays souhaitant participer à envoyer leurs juristes» au Cambodge. «Hun Sen est capable de fabriquer un simulacre de procès international avec des magistrats chinois, russes, français, cubains, avertissait déjà, l'été dernier, un diplomate proche du palais royal - procédé déjà utilisé en 1979 durant l'occupation vietnamienne.»
A Phnom Penh, Yim May, 70 ans, est encore sous le choc: «Nous, on soutient les Nations unies, affirme-t-il. Face au Premier ministre, elles étaient, elles restent notre seul espoir de justice.» Du passé, il ne parle qu'à peine, dans un murmure: «J'ai été contraint d'abandonner mon père.» Alentour, il y a la frénésie de la gare routière, l'enchevêtrement des véhicules, les coups de Klaxon, les appels de départ. Mais il suffit d'un regard en arrière... «Cette souffrance est avec nous comme un démon», dira Lao Mong Hay.
Mom Tey reste murée dans sa colère. Au sortir des années de terreur, il ne lui restait que sa mère. Tous les siens avaient disparu, happés par le génocide. Depuis octobre 1979, elle travaille à Tuol Sleng, un ancien lycée de la capitale qui abritait jadis le centre de torture et d'épuration khmer rouge, «S-21» en nom de code. Clef de voûte de l'appareil de sécurité, c'était l'institution la plus secrète du régime. De mai 1976 à janvier 1979, soit jusqu'à l'invasion vietnamienne qui provoqua la chute de Pol Pot, elle fut l'antichambre de la mort pour 15 000 à 20 000 détenus, dont nombre de cadres et d'intellectuels révolutionnaires victimes des purges. Seuls «13 ou 14 ont survécu», avance Youk Chhang, directeur du Centre de documentation du Cambodge, consacré aux recherches sur le génocide. Parmi les 7 qui avaient pu être retrouvés, 5 ont déjà quitté ce monde.
Quand elle fut embauchée, Mom Tey intégra une équipe chargée de collecter les clichés et les documents épars dans les villas voisines de S-21 qui avaient servi aux interrogatoires. Ses employeurs vietnamiens convertissaient l'établissement lui-même en musée du Génocide - atout majeur de la propagande de Hanoi contre la «clique Pol Pot et Ieng Sary». Dès 5 heures du matin, les haut- parleurs disposés par l'occupant à tous les carrefours de la ville crachaient alors sans relâche le nom du tyran et du chef de sa diplomatie, n° 3 du régime. A la suite de sa défection, en 1996, Ieng Sary fut gratifié d'un pardon royal - qui ne saurait couvrir, clament les experts, les crimes de génocide et crimes contre l'humanité. «Lui, j'aurais voulu le torturer, jette abruptement Mom Tey. Pour moi, ils sont tous coupables à l'égal de Pol Pot. Quand Nuon Chea ou Khieu Samphan prétendent n'avoir rien su des massacres, je ne les crois pas. Lorsqu'on est au sommet du pouvoir, on sait.»
«Comment ne pas ressentir ce déni de justice comme une discrimination à l'égard des Cambodgiens?»
De 1976 à janvier 1979, Khieu Samphan, âgé aujourd'hui de 70 ans, présidait l'Etat du Kampuchéa démocratique (KD) - nom du Cambodge sous les Khmers rouges. Quant à Nuon Chea, 76 ans, «frère n°2» de la hiérarchie, après Pol Pot, il était partie prenante de la politique de terreur. Ralliés au régime de Phnom Penh en décembre 1998 et libres de leurs mouvements, ces dignitaires déchus vivent aujourd'hui à Pailin, à proximité de la frontière thaïlandaise, ex-bastion khmer rouge sous le contrôle de Ieng Sary, où ce dernier possède également une résidence - moins confortable sans doute que la villa cossue qu'il s'est offerte dans la capitale. Longtemps, l'ex-diplomate a paru intouchable, Hun Sen rejetant toute hypothèse de poursuites à son encontre, au motif que ses partisans reprendraient aussitôt les armes. Il aurait assoupli sa position en 2001, dans un courrier adressé à Kofi Annan, sans nulle valeur désormais. «Ieng Sary n'a reçu aucune promesse de non-inculpation», assurait en septembre dernier Hor Nam Hong, ministre des Affaires étrangères, lequel insistait à l'envi sur la «bonne volonté» du Cambodge à l'égard de l'ONU, laissant entendre qu'elle ne serait pas éternelle...
L'ex- «frère n° 3» a toujours nié avoir le moindre lien avec la politique meurtrière du KD. A entendre ses fidèles, il se serait au contraire évertué à sauver des intellectuels voués à la mort. Mais la plupart des diplomates que Ieng Sary a rappelés au Cambodge - «par télégramme signé de sa main», affirme un témoin de l'époque - ont disparu. Découverts ces dernières années par Youk Chhang dans les archives du gouvernement, un millier de documents éclairent d'un jour nouveau le rôle du personnage et celui de ses comparses. Examinés par Stephen Heder, ils permettent de démontrer la responsabilité individuelle de sept dirigeants khmers rouges, dont Ieng Sary, Khieu Samphan et Nuon Chea, dans les crimes contre l'humanité commis lorsqu'ils étaient au pouvoir. Diverses interventions publiques le prouvent, le chef de la diplomatie de Pol Pot a soutenu publiquement l' «annihilation» et l' «écrasement» des ennemis du KD - termes consacrés du langage totalitaire pour désigner les massacres et les purges, dont il n'ignorait rien. Il lui est arrivé d'en cautionner la décision. Les locaux de son propre ministère seront utilisés, à l'occasion, pour détenir de prétendus «espions» en attendant leur transfert à S-21.
Duch est prêt à témoigner
A la différence de Khieu Samphan, Nuon Chea et Ieng Sary appartenaient aux cercles les plus restreints du pouvoir - le comité central et surtout le comité permanent, instance de décision suprême qui en était l'émanation. «Tous ceux qui étaient membres de ce cénacle à part entière, souligne Youk Chhang, portent une responsabilité à la fois collective et individuelle.» Qui plus est, malgré ses dénégations, ses protestations d'innocence - «Nous n'avons jamais eu pour politique de tuer» - Nuon Chea est directement impliqué dans la chaîne de commandement des exécutions et des purges par le témoignage de l'ancien chef de S-21, Kang Kek Ieu, alias Duch - incarcéré depuis 1999, en attente de jugement. Statutairement, ce dernier était sous l'autorité de Son Sen, vice-Premier ministre du KD, chargé de la défense et de l'appareil de sécurité. Il affirme cependant que les ordres d'exécution émanaient non seulement de Son Sen, mais aussi de Nuon Chea, qui deviendra son supérieur direct en juillet 1978. Désormais converti au christianisme, Duch - qui ne nie rien de ses propres responsabilités - clame qu'il est prêt à témoigner contre ses anciens mentors. En décembre 2001, Hun Sen préparait le terrain pour prolonger sa détention préventive - et celle du chef militaire Ta Mok, le seul des sept hiérarques aujourd'hui incarcéré - au-delà du délai légal de trois ans... L'un et l'autre devaient être libérés respectivement en mars et mai prochains. «Sans les Nations unies, ils seront les seuls inculpés», prédit Lao Mong Hay. Et d'ajouter, non sans amertume: «Comment ne pas ressentir ce déni de justice comme une discrimination à l'égard des Cambodgiens? Vaudraient-ils moins que les ex-Yougoslaves ou les Rwandais?»
«En Serbie, au Rwanda, la communauté internationale négociait face à des pouvoirs perdants. Ici, c'est l'inverse»
Coordinateur du Centre pour la paix et le développement, Ok Serei Sopheak estime que les situations ne sont en rien comparables: «En Serbie, au Rwanda, la communauté internationale négociait face à des pouvoirs perdants. Ici, c'est l'inverse. Hun Sen a gagné la paix. Sans doute avait-il admis d'en passer par un procès pour que le génocide appartienne enfin au passé. C'est l'ombre qui empêche de regarder vers l'avenir. Mais, un quart de siècle après les faits, c'est une affaire essentiellement politique, qui risquait, à coup sûr, d'être exploitée par ses adversaires.» Nombre d'anciens Khmers rouges, à commencer par Hun Sen lui-même, sont aujourd'hui au sommet de l'Etat et du Parti du peuple cambodgien, ex-communiste, au pouvoir depuis plus de vingt ans. «Ils craignent qu'un témoignage ne dérape, ouvrant ainsi la voie d'un autre procès.» Par ailleurs, «l'article 4 de la Convention de 1948, avance Youk Chhang, étend le crime de génocide à toute personne qui aurait soutenu, conspiré, participé à une entente en vue de le commettre». Dès lors, les inculpations menaçaient de déborder.
«A quoi bon un tribunal?»
Dans l'incertitude, Khieu Samphan se préparait déjà au pire: il avait fait prévenir Me Ang Eng Thong qu'il songeait à lui confier sa défense, à charge pour lui de réunir une équipe d'avocats. Et la plupart des ex-dirigeants complices de Pol Pot, y compris Nuon Chea, acceptaient l'idée qu'ils seraient un jour ou l'autre appelés à la barre.
Seul dans un champ de maïs rouge, aux limites des terres gagnées sur la jungle, Long Norin, un proche de Ieng Sary, proclame aujourd'hui qu'il a tout ignoré du génocide à l'oeuvre sous le Kampuchéa démocratique: «J'étais affecté au palais, quasiment cloîtré, je ne voyais rien. En 1978, malgré tout, j'ai aperçu non loin de Siem Reap des gens maigres en haillons noirs, mais la radio disait que tout le monde avait trois repas par jour...» Il ne nie pas la fureur meurtrière du régime, qui a décimé sa propre famille: «Le pouvoir personnel de Pol Pot a été à la source de tout.» Parade classique. «A quoi bon un tribunal? Il n'apportera rien à la solidarité nationale ni à la paix. Si chacun demande justice, que se passera-t-il? Et si certains reprenaient les armes?»
Au nord de Pailin, dans les bastions de la guérilla autrefois sous le contrôle de Son Sen - assassiné, sur l'ordre de Pol Pot, en 1997 avec 11 personnes de sa famille - il n'est pas rare de croiser le regard inquisiteur de femmes aux cheveux coupés à hauteur d'épaule, style «Kampuchéa démocratique». On y ressent encore une surveillance omniprésente et le carcan de l'ancienne discipline. Là s'étendait jadis le Front 250, dit Phnom Dey, un lieu ignoré des cartes, dans le district actuel de Sampov Loun. Le général Ny Korn, frère de Son Sen, y règne en maître.
Perdu dans la luxuriance végétale, un hameau s'étire le long d'une piste de terre rouge. Un homme maigre, vêtu d'un pantalon gris et d'une vieille chemise, se tient sous le couvert des arbres, adossé à un banc. N'était son expression peu engageante, voire hostile, à l'approche d'étrangers, ses traits suffiraient à l'identifier: Mam Nay, alias Chan, chef de l'unité des interrogatoires à S-21 jusqu'à la chute de Pol Pot. A la différence de Duch, son supérieur hiérarchique, il est libre, il n'a jamais été inquiété. Avant d'embrasser la carrière de tortionnaire, l'un et l'autre avaient enseigné à l'Institut pédagogique attaché à l'Université de Phnom Penh - où Son Sen fut lui-même directeur d'études au début des années 1960.
D'emblée, il attaque Duch: «Il a assassiné son adjoint Ho. En 1977, il a voulu me faire arrêter. Il est responsable de la mort de ma première femme dans les Cardamomes. Si je pouvais, je le tuerais de mes propres mains, pas même avec un fusil!» Le regard s'anime d'une flamme de défi. Sa personne elle-même inspire l'effroi - il ne l'ignore pas. Partout où elle apparaît, sa peau, à vif et marquée de plaies, se desquame en lambeaux blanchâtres. Du sang suinte entre deux orteils. Il dira plus tard que le mal dont il souffre depuis sa jeunesse s'est aggravé sous l'effet d'un antibiotique prescrit naguère pour y remédier: «J'ai songé au suicide.»
«On était en guerre»
A S-21, il menait les interrogatoires dans les maisons voisines du lycée - celles où Mom Tey collectait les documents en 1979. «J'interrogeais des détenus accusés de trahison, de relations avec le KGB ou la CIA. A partir de 1977, uniquement des prisonniers vietnamiens - des ennemis de la nation. Ils avaient peur quand on les conduisait à Tuol Sleng. J'ai appris le vietnamien avec eux. Je devais leur arracher les plans d'attaque, la politique d'invasion. La torture, au début, c'est pénible à pratiquer, un peu moins avec l'habitude. Il faut du temps pour extraire les vérités. Parfois deux ou trois mois.» Lorsqu'il devait établir un rapport d'enquête, Mam Nay donnait deux jours au prisonnier pour rédiger sa «biographie» - c'est-à-dire passer aux aveux: «Son comportement, sa mine me suffisaient comme preuve, inutile de chercher plus loin. Je rédigeais les conclusions. Ensuite, j'ignore ce qu'il en advenait.»
Mam Nay ne sait pas pourquoi il y a eu tant de morts. «On était en guerre. Le régime du KD a aidé le peuple. Si la patrie me demande d'aller au tribunal, j'irai. Je ne regrette rien, aucune de mes actions passées. Dans un régime communiste, chacun doit agir selon son rôle: je n'ai pas eu à choisir le mien, je ne l'aimais pas, mais je l'ai accompli.»
Pendant les années de guérilla, à la demande de Ny Korn, Mam Nay a dirigé la prison du Front 250, où étaient incarcérés les Khmers rouges coupables de manquements à la discipline et, là encore, les Vietnamiens capturés. «Il avait le droit de tuer, d'exécuter, confie Chhith, un infirmier du voisinage. C'est un vrai révolutionnaire, un homme dangereux.» En 1996, l'édifice fut rasé et remplacé par un champ de maïs. Aujourd'hui, la justice de Hun Sen sera-t-elle la dernière victoire des Khmers rouges?
(1) Seven Candidates for Prosecution : Accountability for the Crimes of the Khmer rouge, par Stephen Heder, avec Brian D. Tittemore, War Crimes Research Office, Washington College of Law, American University and Coalition for International Justice.
par Christine Chaumeau, Sylvaine Pasquier, L'express, 14/20 février 2002, p. 92-97.
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(Mars 2003) Cambodge : vers un procès des chefs khmers rouges
Accord entre l'ONU et Phnom Penh pour mettre sur pied un «tribunal cambodgien à caractère international».
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Cambodge La justice a du mal à passer La création d'un tribunal pour juger les Khmers rouges est bloquée.
Un quart de siècle après avoir abandonné le pouvoir devant l'avancée des blindés vietnamiens, les dirigeants khmers rouges vont-ils enfin devoir rendre des comptes ? Les Cambodgiens vont-ils obtenir justice ? Rares sont ceux qui le pensent à Phnom Penh. Une loi reprenant un accord conclu l'an dernier entre les Nations unies et le gouvernement cambodgien sur un tribunal pour juger les Khmers rouges doit être ratifiée par le Parlement dès que celui-ci entrera en session. Mais le scepticisme est général quant aux conditions du futur procès. «Personnellement, je pense que (cette loi) n'est pas une bonne solution, c'est un compromis politique avec de terribles défauts qui vont rendre le déroulement du procès presque impossible. C'est tout ce que l'on a et il faut essayer de faire au mieux avec», concède un médiateur étranger impliqué dans la mise en place du tribunal. Compromis.--------
lundi 3 juillet 2006, 10h38 Le Cambodge lance le tribunal du génocide Khmer rouge
PHNOM PENH (AFP) - Vingt-sept ans après la chute du régime génocidaire des Khmers rouges, qui a fait plus de deux millions de morts, le processus légal visant à juger d'anciens dirigeants doit être lancé ce lundi avec la prestation de serment des magistrats titulaires.
Bien que symbolique, la cérémonie, prévue dans l'enceinte du palais royal à Phnom Penh, est "un événement significatif" pour "montrer que le processus légal est lancé", explique un porte-parole cambodgien du tribunal, Reach Sambath.
La prestation de serment ne marque cependant que l'installation du dispositif judiciaire: l'instruction ne doit commencer qu'à la mi-juillet et le procès pas avant mi-2007.
Il aura fallu plus de huit ans de préparation et d'interminables tergiversations pour aboutir à la décision d'installer ce tribunal, avec l'appui des Nations unies.
Près de deux millions de personnes ont trouvé la mort entre avril 1975 et janvier 1979 au Cambodge où les Khmers rouges, au nom d'un idéal mêlant communisme et nationalisme, ont fait régner la terreur parmi la population.
Le tribunal va dorénavant se lancer dans une course contre la montre pour identifier et juger les cadres Khmers rouges encore en vie, tous très âgés et de santé précaire.
Ta Mok, 80 ans, ex-commandant khmer surnommé "le boucher" en raison de massacres et de purges qui lui sont attribués, a ainsi été hospitalisé jeudi, notamment pour de l'hypertension et des problèmes digestifs. Son état s'est depuis amélioré mais il reste à l'hôpital.
Il est l'un des deux seuls cadres dirigeants de l'ancien régime de Pol Pot à avoir été emprisonné en 1999 pour crimes contre l'humanité et une des figures les plus marquantes susceptibles d'être jugée par le tribunal.
Pol Pot, numéro un du "Kampuchea démocratique", est mort en 1998 et une dizaine d'anciens hauts responsables vivent librement au Cambodge: l'ancien chef de la diplomatie Ieng Sary, l'ancien bras droit de Pol Pot, Nuon Chea, ainsi que l'ex-chef d'Etat Khieu Samphan.
L'ensemble du processus devrait coûter 56 millions de dollars. Trente magistrats doivent former le tribunal : 17 Cambodgiens et 13 étrangers. Vingt-sept d'entre eux, les titulaires, doivent prêter serment lundi vers 09H00 GMT. Trois juges étrangers, des substituts, doivent arriver plus tard au Cambodge.--------
24.07.06 | 12:17 Ta Mok enterré dans les pleurs
L'ancien chef khmer rouge, décédé vendredi, a été inhumé lundi dans son fief en présence de milliers de fidèles.
Ta Mok était surnommé ''le boucher'' du régime des Khmers rouges (AP)
L 'ancien dirigeant khmer rouge Ta Mok, surnommé par la presse occidentale "Le Boucher" en raison de son comportement lors du régime du "Kampuchéa démocratique", dans les années 1970 au Cambodge, a été enterré lundi 24 juillet en présence de milliers de fidèles.
Décédé vendredi, il était l'un des deux dirigeants encore en vie des Khmers rouges en attente de procès pour génocide et crimes contre l'humanité devant le tribunal spécial pour le Cambodge, parrainé par l'ONU.
Agé de 80 ans, Ta Mok était détenu dans une prison militaire depuis 1999. Il avait été transféré fin juin dans un hôpital militaire de Phnom Penh, souffrant d'hypertension, de tuberculose et de problèmes respiratoires.
"Il n'a tué personne"
La cérémonie funéraire a eu lieu dans le village d'Anlong Veng (nord), ancien bastion Khmer rouge situé à la frontière avec la Thaïlande, où Ta Mok avait le statut de seigneur local. Les habitants ont assuré que le tombeau de Ta Mok deviendrait rapidement un mausolée. "Je l'aime et je le respecte", lance Nget Sem, qui dit avoir connu Ta Mok depuis 1972.
Dans un long panégyrique retransmis par haut-parleur, un autre fidèle a dressé la liste interminable des bienfaits que l'ancien leader a apportés à son peuple, sans faire mention des années noires du régime Khmer rouge. "Ce qui s'est passé entre 1975 et 1979, tout le monde le sait", a-t-il tranché.
"Il n'a tué personne. Il a aidé les gens à éviter la mort", plaide Hin Sokhom, assurant qu'Anlong Veng était un modèle de stabilité sociale sous le "règne" de Ta Mok.
Début des audiences du tribunal spécial en 2007
Les magistrats du tribunal spécial pour le Cambodge ont prêté serment le 3 juillet dernier mais les premières audiences ne sont pas prévues avant 2007. Après le décès de Ta Mok, seul un ancien haut responsable du régime est encore détenu: Kaing Khek Iev, alias "Douch", qui fut chef de la prison S-21 de Phnom Penh, principal centre de tortures et d'exécutions des Khmers rouges.
La plupart des anciens dirigeants du régime, dont l'ancien président cambodgien Khieu Samphan, vivent librement au Cambodge, notamment près de Pailin (nord-ouest), leur ancien fief le long de la frontière avec la Thaïlande.
Près de deux millions de personnes sont mortes, soit plus du quart de la population d'alors, sous le régime Khmer rouge.
NOUVELOBS.COM | 24.07.06 | 12:17
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CAMBODGE
Un ex-responsable khmer rouge
inculpé de crimes contre l'humanité
NOUVELOBS.COM | 31.07.2007 | 17:15
Kang Kek Lev, qui a dirigé la sinistre prison S-21, est le premier suspect poursuivi par le tribunal onusien chargé de juger les responsables du génocide cambodgien.
Un haut responsable khmer rouge, Kang Kek Lev alias Duch, a été inculpé de crimes contre l'humanité, mardi 31 jullet, par un tribunal onusien chargé de juger les responsables des crimes du génocide cambodgien dans les années 70. Il a été incarcéré. Conduit mardi matin dans les locaux du tribunal pour y être interrogé, Kang Kek Ieu, alias Duch, a été "inculpé de crimes contre l'humanité et placé en détention provisoire", a annoncé un communiqué du tribunal Kaing Khek Iev, qui a dirigé l'ancienne prison khmère rouge S-21 à Pnomh Penh, devient ainsi le premier suspect poursuivi par ce tribunal sous égide onusienne, a déclaré Reach Sambath, porte-parole du tribunal. 16.000 morts dans la prison S-21 La prison S-21, de sinistre mémoire, tenait davantage de l'abattoir que du centre pénitentiaire: les ennemis présumés des communistes ultras y étaient atrocement torturés avant d'être emmenés à l'extérieur de la ville et exécutés. 16.000 hommes, femmes et enfants yont subi les pires atrocités avant d'être tués. Le suspect, également connu sous le nom de Duch, a été conduit au tribunal à bord d'une voiture escortée par les forces de sécurité gouvernementales et est arrivé dans les locaux peu avant 6h10 locales (23h10 GMT), selon Reach Sambath. Duch était détenu depuis 1999 dans une prison militaire. Détenu depuis 1999 Âgé de 62 ans, Kaing Khek Iev est l'un des cinq anciens responsables khmers rouges que les procureurs du tribunal ont soumis aux juges pour des investigations approfondies, selon Reach Sambath. La prison S-21 est devenue aujourd'hui le musée du génocide Tuol Sleng. Seulement une douzaine de prisonniers vivaient encore lors du renversement du régime khmer rouge par une intervention vietnamienne en 1979. Quelque 1,7 million de personnes sont mortes de faim, de maladie, d'épuisement ou par exécution à cause des politiques radicales des khmers rouges.-------
Cambodge: Nuon Chea, numéro 2 des Khmers rouges, inculpé de crimes contre l'humanité
AFP - Mercredi 19 septembre, 14h52PHNOM PENH (AFP) -
Nuon Chea, 82 ans, a été placé en détention provisoire sur ordre du tribunal à participation internationale chargé de juger les crimes les plus graves commis sous le régime ultra-maoïste des Khmers rouges entre 1975 et 1979, a ajouté à l'AFP ce porte-parole, Reach Sambath.
Nuon Chea, ex-numéro deux des Khmers rouges, avait été interpellé mercredi à l'aube dans sa résidence de Pailin (nord-ouest du Cambodge), à la frontière thaïlandaise, et transféré en hélicoptère dans la capitale, Phnom Penh, où siège le tribunal. "Les juges d'instruction l'ont inculpé de crimes contre l'humanité et aussi de crimes de guerre", a dit M. Sambath, ajoutant que les magistrats "l'avaient placé en détention provisoire".------
L'ancien chef de l'Etat cambodgien sous les Khmers rouges Khieu Samphan a été arrêté à Phnom Penh
télévision suisse romande
19.11.2007 07:06
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Avertissement pour Jacques Vergès ABDUL AZIZ FROUTAN PHOTO AP Libération QUOTIDIEN : jeudi 24 avril 2008
Il avait défendu le nazi Klaus Barbie et voulu être dans le collège des avocats de Slobodan Milosevic puis de Saddam Hussein. Aujourd’hui défenseur de l’ex-chef de l’Etat cambodgien (1975-1979), Khieu Samphan, 76 ans, accusé de crimes contre l’humanité et arrêté en novembre, Vergès conteste sa détention. Lors de la première apparition de son client en audience publique, il a affirmé que «toute la procédure [était] nulle», car selon lui 16 000 feuilles constituant l’accusation n’étaient pas traduites en français. Le tribunal spécial, parrainé par l’ONU, a décidé de «délivrer un avertissement» à l’avocat français en raison de son «comportement». Dans les années 1950, Jacques Vergès fréquentait les mêmes cercles marxistes anticolonialistes que l’ancien dirigeant Khmer rouge, alors étudiant à la Sorbonne.-------
Vergès perturbe le procès des Khmers rouges Bangkok, Florence Compain Le Figaro 23/04/2008 | Mise à jour : 21:45 |
«Le français est l'une des langues officielles de ce tribunal. Pas une seule page des charges n'est traduite», s'est insurgé mercredi Me Vergès en quittant une audience préliminaire dans la capitale cambodgienne.--------
«Douch», premier Khmer rouge jugé au Cambodge
Florence Compain, à Bangkok lefigaro.fr
17/02/2009 | Mise à jour : 07:33 |
Kang Kek-leu, alias «Douch», le directeur du centre de torture S-21, pendant l'instruction en décembre 2007.
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29/09/2009 à 00h00
La révolte des parties civiles au procès Douch
Cambodge . D’après les victimes du régime khmer rouge, les juges ne se montreraient pas équitables.
Le procès des dirigeants khmers rouges à Phnom Penh sert de laboratoire pour une innovation au sein de la justice internationale : la participation au procès des parties civiles, les survivants et les familles des victimes du régime khmer rouge. Cette expérience a dérapé dans la controverse alors que le procès de Douch, le directeur du centre de tortures S-21, s’achemine vers les plaidoiries.
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Trente ans après la chute du régime communiste, le procès de l'ancien commandant du principal centre de torture a commencé cette nuit à Phnom-Penh, devant un tribunal spécial encadré par l'ONU.
C'est enfin l'heure des comptes. À 66 ans, Kang Kek-leu, alias «Douch», ancien directeur du centre de torture S-21 aménagé dans une école de Phnom-Penh, est jugé pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité, torture et homicide. S'il ne s'agit encore que d'une audience préliminaire où sont traitées des questions de procédure, ce premier procès d'un responsable khmer rouge a force de symbole.
Car le Cambodge a eu du mal à rouvrir les pages les plus sombres de son histoire. Celles qui racontent le génocide d'un quart de la population entre 1975 et 1979, quatre années de démence sanguinaire sous la direction de Pol Pot et de ses affidés au nom de la révolution la plus radicale au monde. Il a fallu sept ans de négociations acrimonieuses entre l'ONU et le gouvernement cambodgien pour mettre sur pied une instruction judiciaire, puis neuf mois pour se mettre d'accord sur une centaine de règles de fonctionnement.
«Rouage essentiel de la bureaucratie meurtrière, lien entre la direction politique et les exécuteurs, Douch peut fournir beaucoup de réponses», estime Youk Chhang, directeur du centre de documentation du Cambodge qui archive le génocide depuis 1995. Contrairement aux quatre autres cadres du régime de Pol Pot sous les verrous et dont on ignore quand leurs procès sont susceptibles de s'ouvrir, Douch, lui, a avoué ses crimes.
Mais il faudra attendre les débats de fond, prévus pour la mi-mars, pour percer le mystère de l'exécuteur des sales besognes de Pol Pot. Kang Kek-leu a toujours excellé dans tout ce qu'il a entrepris : dans ses études, dans les œuvres évangéliques comme dans l'horreur.
Jeune professeur de mathématiques, il se rallie aux thèses révolutionnaires. Arrêté par la police de Sihanouk pour ses activités communistes, il est amnistié au lendemain du coup d'État de Lon Nol, prend le maquis et devient «Camarade Douch».
Très vite, la mécanique s'enclenche. En 1971, la responsabilité du camp n° 13, premier outil des purges internes dans l'insurrection, lui est confiée. «Les gens qui arrivent ici ont été pris en flagrant délit d'espionnage. Tu n'imagines pas à quel point leur mensonge me met hors de moi. Alors je frappe. Je frappe jusqu'à en perdre le souffle moi-même», avait-il alors confié à l'ethnologue François Bizot qui était son prisonnier. En 1975, quand Douch est promu à la direction du centre S-21, il fait corps avec sa mission : repérer, interroger et écraser les ennemis à l'intérieur du parti. Pendant quarante mois, il supervise personnellement la mise à mort de 14 000 détenus.
«Tuez-les tous»
Douch est un homme méticuleux. C'est à sa manie des archives que l'on doit les centaines de milliers de documents précieux pour juger des atrocités infligées sous le régime de Pol Pot. Dès l'aube, il corrige les aveux invraisemblables arrachés sous la torture aux «ennemis de la Révolution». Il souligne, annote. À l'encre rouge. «Utilise la méthode longue et dure, même s'il y passe», suggère-t-il dans la marge. Sur une liste de dix-sept noms d'enfants incarcérés, il porte la mention «tuez-les tous».
Aussi méthodique qu'intransigeant, Douch enseigne à ses gardiens que l'on ne doit pas torturer par plaisir sadique mais pour obtenir de vraies réponses. «Je n'ai pris aucun plaisir à mon travail. J'avais du souci avec toutes ces confessions, je me demandais tout le temps si les prisonniers avaient dit la vérité», expliquera-t-il plus tard.
Obsédé par l'existence d'ennemis infiltrés, il travaille sans relâche, transmet ses rapports à Son Sen, son ancien directeur des études, devenu ministre de la Défense des Khmers rouges, décortique les aveux et conclut à une vaste conspiration impliquant les États-Unis, l'URSS, Taïwan et le Vietnam, dans un document intitulé «Le plan ultime». Douch ne s'embarrasse pas d'états d'âme. Dans un entretien avec un enquêteur des Nations unies, il expliquait sans broncher qu'«en général, on tranchait la gorge des prisonniers. On les égorgeait comme des poulets».
Douch est d'un perfectionnisme à glacer le sang. Le 7 janvier 1979, il abat de ses propres mains les derniers prisonniers de Tuol Sleng lorsque l'armée vietnamienne entre dans Phnom-Penh.
Même dans sa fuite, il finit le travail qui lui a été confié et organise une ultime purge : 4 600 personnes dans le district de Phnong, à l'ouest du Cambodge. Entre M-13, S-21 et Phnong, Douch assume au bas mot 48 000 morts.
Pendant vingt ans, Douch se volatilise. C'est un photographe britannique qui le reconnaît en 1999 dans la ville poussiéreuse de Battambang. Il est arrêté dans la foulée. Après douze ans dans les camps de réfugiés thaïlandais, Douch s'était reconverti dans les œuvres évangéliques et sillonnait les campagnes du Nord-Ouest cambodgien, une Bible à la main. Devenu Ta Pin, il était «un de nos meilleurs éléments, très respecté dans la communauté, intelligent et dévoué», mentionne un diplôme décerné par les missionnaires américains qui l'employaient.
liberation.fr
Par ARNAUD DUBUS Envoyé spécial à Phnom Penh
L’indignation a été immédiate. Le lendemain, une trentaine de parties civiles se rendaient sur le site du centre S-21 pour rendre hommage aux victimes en signe de protestation symbolique. «Si mes avocats ne peuvent pas interroger les témoins de personnalité, pourquoi ai-je besoin d’avocats ?» s’indigne Chum Mey, l’un des rescapés de S-21. Mais au-delà de la décision des juges, c’est surtout d’une différence de traitement dont se plaignent certaines parties civiles. D’après elles, le juge-président, le Cambodgien Nil Nonn, ne se montre pas équitable. «Il oublie systématiquement de remercier les victimes. Mais quand un tortionnaire, comme Mam Nay [chef des interrogateurs de S-21, ndlr] se présente, on a l’impression que le juge le considère comme quelqu’un de très honorable en disant par exemple : "Vous êtes très âgés, il est possible que votre mémoire flanche…" On se demande s’il le fait exprès pour nous faire souffrir», dit Chum Sirath, qui a perdu plusieurs membres de sa famille à S-21.
L’accusé a aussi habilement profité de l’espace qui lui a été laissé par les juges, se permettant d’évaluer les prestations des divers témoins et instillant parfois le doute quant à leur véracité.«Douch est très nuancé. A chaque fois, il conclut, c’est à 90% vrai, mais faux à 10%. Et ces 10% sont justement quand on constate qu’il a la main entachée de sang», indique Chum Sirath.
La prestation des avocats des parties civiles a toutefois donné l’impression d’un manque de coordination. Les interventions tous azimuts des avocats, pas toujours d’accord entre eux, ont parfois créé une certaine confusion. François Roux, l’un des avocats de Douch, estime qu’il n’est pas surprenant que les juges aient voulu rétablir un certain ordre. «Les parties civiles sont invitées à parler de leur souffrance et à demander réparation. C’est tout», affirme-t-il. Pour le prochain procès des quatre dirigeants khmers rouges (Nuon Chea, Ieng Sary, Ieng Thirith et Khieu Samphan), 1 500 personnes se sont constitué partie civile, contre 93 pour Douch. Cela risque d’être ingérable.
Strapontin.
Lors d’une réunion plénière, les juges ont proposé que les victimes soient organisées en collectif, lequel sera représenté en audience par une équipe d’avocats. Un compromis qui n’enchante guère les parties civiles, lesquelles ont l’impression d’être reléguées sur un strapontin. Dans une lettre qu’elles ont envoyée à deux des juges, elles les implorent de «ne pas abandonner les victimes»…«Nous sommes là pour porter la voix des victimes. Le fait que notre parole ne soit pas entendue par les juges pose un problème moral et éthique qui a des conséquences extrêmement graves pour les survivants et les familles des victimes, en particulier des conséquences psychologiques», écrivent-elles.