Michel-Antoine Burnier

Politologue, journaliste, écrivain, ami de longue date et ancien conseiller personnel de Bernard Kouchner.
Auteur d'une douzaine d'ouvrages, dont L'adieu à Sartre, Plon, Paris, 1999 ; Les paradis terrestres, Le serpent à plumes, Paris, 2000. Et d'un opuscule de 48 pages dans lequel il fustige l'abbé Pierre ami de Roger Garaudy : Le secret de l'abbé Pierre, avec Cécile Romane, Mille et une nuits, Paris, juin 1996.

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C'était il y a trois ans, très exactement le 27 mars 1993, à Esteville, dans sa maison de retraite d'Emmaüs, devant un magnétophone. Nous préparions un livre d'entretiens avec Bernard Kouchner, Dieu et les Hommes, pour les éditions Laffont. Un quatrième auditeur était présent ce jour-là, Marek Halter.

Dialogue entre l'abbé Pierre et Bernard Kouchner : ils se prennent les mains, se coupent la parole, se posent des questions. « Qu'as-tu fait, qu'avons-nous fait, pour empêcher les massacres après l'expérience terrible de la Seconde Guerre mondiale, demande Kouchner, comment protéger les minorités? » L'abbé Pierre se méprend, croit un instant qu'il n'est question que de protéger les Juifs.
En trois phrases, il en vient à la création de l'État d'Israël et nous tient un discours stupéfiant.

Ce passage est resté inédit. En voici la transcription mot à mot. La lettre à Garaudy n'est ni un accident ni un dérapage: la pensée profonde de l'abbé, hélas.

Abbé Pierre: On a pensé les [les Juifs] protéger par cette rouerie scandaleuse, répugnante, de l'Angleterre, persuadant les Palestiniens que ce n'était qu'une affaire de quelques semaines.
On leur a demandé d'être gentils, de laisser leurs terres et leurs cabanes, et que c'était provisoire.

Bernard Kouchner : Oui, mais il a fallu la guerre pour cela.

Abbé Pierre: Quand la guerre finissait. À la fin de la guerre. Et on a mis l'Exodus, etc., n'est-ce pas? Et on a trompé les Palestiniens. C'est là que je voudrais parler avec Chouraqui, le...

Bernard Kouchner (acquiesçant) : Oui, oui.

Abbé Pierre (poursuivant) : ... le Juif qui a fait la traduction de la Bible littérale. Il se trouve qu'il a été très peiné - parce qu'il m'aimait bien, me dit-on. La revue La Vie est venue m'interviewer et on abordait le problème juif.. .

De quoi s'agit-il? Qu'est-ce que ce « problème juif» ?
Sur le coup, nous avons été interloqués. Nous avons retrouvé récemment cette interview donnée à La Vie, dans le numéro du 23 mars 1991. On questionnait l'abbé, entre autres sujets, sur l'espoir de paix entre les Arabes et Israël. L'abbé Pierre, pour parler des habitants d'Israël, ne dit qu'une fois leur nom, Israéliens. Le reste du temps, il emploie le terme de Juifs, comme si chaque Juif de la terre était partie prenante du conflit, comme si les Israéliens n'existaient pas et qu'un peuple unique menait une entreprise coloniale au Proche-Orient. Revenons à la suite de ses propos de 1993.

Abbé Pierre: ... et j'ai dit.: « Ceux qui ont risqué leur peau pour les défendre parce que c'était intolérable [l'abbé parle de la guerre de 39-45 et des Juifs qu'il a lui-même sauvés], n'est-ce pas, sont malbeureux de les voir, de victimes, devenus bourreaux.» Alors ça l'a égratigné [il s'agit toujours de Chouraqui]. Je me mets à sa place, je le comprends. Mais depuis les choses ont beaucoup évolué en moi et ça va beaucoup plus loin, c'est la notion même de Terre promise, sur laquelle s'appuie ce retour, qui.... Et c'est le seul peuple qui le demande!

Dans l'interview de La Vie, l'abbé Pierre annonce déjà ses interrogations sur la notion de Terre promise.

Abbé Pierre: Les Arméniens, ils réclament leur terre mais ils ne l'ont pas quittée en masse.

L'abbé Pierre semble croire ici que la dispersion des Juifs hors de leur terre était volontaire.

Bernard Kouchner : Tu plaisantes! Ils demandent exactement la même chose! J'en reviens, d'Arménie. Écoute. C'est exactement parallèle.. .

Abbé Pierre: Ils demandent à rester chez eux parce qu'ils ne l'ont pas quittée.

Contrairement à ce que dit ici l'abbé Pierre, les Arméniens qui ont réussi à fuir le génocide de 1915 se sont pour beaucoup dispersés, eux aussi.

Bernard Kouchner : Mais attends! Dans le petit endroit, complètement enclavé d'ailleurs, qui s'appelle l'Arménie soviétique et est devenu indépendant maintenant... mais le mont Ararat qui est là - et chez les Turcs - c'est leur berceau. Et ils le voudraient... enfin, ils le voudraient, ils n'ont aucune revendication territoriale, je ne veux pas déclencher de batailles supplémentaires, mais profondément, au fond de leur cœur, c'est la même chose.
Non, attends, là, allons un tout petit peu plus loin. Quelle était ta solution? Si à la fois tu condamnes les Anglais parce qu'il y a eu la Déclaration Balfour et [les Juifs] parce que malgré les tentatives de blocus - parce qu'ils [les Anglais] n'ont pas laissé approcher l'Exodus au début - il n'y avait pas d'autre solution [alors] ils [les Juifs] l'ont acceptée! Supercherie de dire, en effet, aux armées arabes et en particulier aux Palestiniens: " Vous reviendrez », parce qu'ils ne reviendraient pas. Mais quelle était la solution à ce moment-là? Est-ce que les Juifs devaient revenir sur cette terre où il y avait un foyer national pour les protéger, ou est-ce qu'ils devaient rester - ce que certains ont choisi, très nombreux - dans les pays... où ils étaient. Est-ce que...

Abbé Pierre (grave) : Alors là, je toucherai le fond du problème de la sensibilité d'un Juif, en lui disant: toutes vos énergies se trouvent mobilisées par la réinstallation du grand temple de Salomon à Jérusalem, bref, de l'ancienne cité du roi David et du roi Salomon. Or, vous vous basez pour cela sur tout ce qui dans la Bible parle de Terre promise. Or, je ne peux pas ne pas me poser cette question: que reste-t-il d'une promesse lorsque ce qui a été promis, on vient le prendre en tuant par de véritables génocides des peuples qui y habitaient, paisiblement, avant qu'ils y entrent?
Les jours... Quand on relit le livre de Josué, c'est épouvantable!
C'est une série de génocides, groupe par groupe, pour en prendre possession! Alors foutez-nous la paix avec la parole de Terre promise! Je crois que - c'est ça que j'ai au fond de mon cœur - que votre mission a été - ce qui, en fait, s'est accompli partiellement la diaspora, la dispersion à travers le monde entier pour aller porter la connaissance que vous étiez jusqu'alors les seuls à porter, en dépit de toutes les idolâtries qui vous entouraient, etc.

L'abbé imagine que la religion juive comporte, comme le christianisme, la mission de répandre la « bonne nouvelle », en l'occurrence celle du monothéisme.

Abbé Pierre: .. . Vous aviez maintenu la connaissance de Dieu Unique Universel Amour.

Bernard Kouchner : Mais au prix de massacres incessants et permanents!

Abbé Pierre: Non! Les massacres... Ils n'invoquent pas le fait qu'ils ont tué pour dire: « Ça nous appartient. » Ils invoquent le fait que Yaveh leur aurait dit : « Je vous donne cette terre. »

Bernard Kouchner : Tu m'as mal compris. Au prix de massacres des communautés juives dans tous les endroits.

Quel malentendu! Kouchner parle des massacres dont les Juifs ont été victimes dans la diaspora, jusqu'au xxe siècle. L'abbé Pierre, lui, entend massacres perpétrés par les Juifs tels qu'ils sont rapportés dans le livre de Josué. Déjà, il les qualifie de génocide, mais pas encore de Shoah.
Le secret, pp. 08-12

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« L'antisémitisme est une maladie, nous avait expliqué il y a bien longtemps un bel écrivain français, Emmanuel Berl. J'ai vu mon ami Drieu La Rochelle emporté par cette vérole en quelques jours, sans motif apparent, comme ça. Sa femme était juive, j'étais juif. Il ne nous détestait pas pour autant, mais voilà: un matin, il s'était réveillé antisémite. Une maladie, vous dis-je. Et une maladie très contagieuse. »

Quarante ans après la défaite des nazis, Le Pen a donné une première permission avec ses astuces sur le « détail » et « Durafour » crématoire. Qu'il ait été poursuivi devant les tribunaux ne change rien. Les antisémites silencieux pouvaient désormais reprendre la parole.

Avec sa lettre à Garaudy, on peut craindre que l'abbé Pierre ait donné une deuxième permission. Nous ne disons pas qu'il y ait songé ou qu'il l'ait voulu. Mais son autorité morale est si grande. Après lui et en répétant quelques insanités de Garaudy, les individus malades se sentiront soulagés, ils peuvent enfin élever le ton. Si le bon père l'affirme, pourquoi se gêner? Pourquoi avoir honte d'en faire autant et même pis, pourquoi ne pas puiser dans ces falsifications ressassées de bistrots en dîners de famille?
Ibidem, p. 17

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L'abbé n'a pas lu le livre de Roger Garaudy. C'est la seule bonne chose qu'il ait faite dans cette histoire. Ce genre de propos, c'est très bien de ne pas les lire. C'est encore mieux de ne pas les écrire. Voilà pourquoi nous n'avons pas publié sa bouffée antijudaïque de 1993. Cela fait toujours trois ans de gagnés.

Aujourd'hui, le mal est fait.

L'abbé Pierre a glissé d'un antijudaïsme religieux ranci à la promotion, même involontaire, du négationnisme.
Et chacun de retourner à sa paranoïa. Ce qui est insupportable avec un antisioniste forcené du genre de Garaudy et un ratiocineur sur la Promesse et l'Alliance tel que l'abbé Pierre, c'est qu'ils vous amènent tout le temps à parler d'Israël. Les obsédés sont fatigants. Si on veut leur répondre, on passe soi-même pour un obsédé.

Reprenons donc quand même. Nous voulions écrire, ici, qu'il est néfaste, au moment où l'OLP et Israël se reconnaissent enfin mutuellement pour faire la paix, d'asticoter les protagonistes avec des textes vieux de trente siècles. Et puis, après le bombardement du camp de Cana par l'armée israélienne, nous pensons que c'est mal venu: nous barrons la phrase pour ne pas avoir l'air de cautionner ce massacre. Nous venons de la remettre. Le monomane ramène tout à sa marotte, il y ramène autrui.
La barbe!

L'obsédé se piège aussi lui-même. C'est ce qui vient d'arriver à l'abbé Pierre. Les textes de son ami Garaudy sur Josué lui plaisent tellement qu'il a maintenu mordicus son soutien, aveugle aux remugles négationnistes de l'ensemble. Il a fini par se faire exclure du comité d'honneur de la Licra, ce qui est déshonorant. Il est désavoué par son Église, ce qui ne doit pas être drôle pour lui, et désapprouvé par le mouvement Emmaüs qu'il a fondé.

Certains le prennent lui-même pour un négationniste alors que cette idée lui fait horreur, il ne cesse de le dire et l'écrire. On entend par-ci par-là des gens indignés dire qu'ils ne donneront plus à ses œuvres pour les sans-logis, ces malheureux qui n'ont rien à voir là-dedans. L'abbé Pierre s'est mis dans la crotte jusqu'à l'auréole.
Ibidem, pp. 19-20

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Pauvre abbé Pierre, condamné par les démocrates, par la droite et par la gauche, approuvé par Faurisson, vous avez, paraît-il, du mal à dormir. Avez-vous compris ce qui vous est vraiment arrivé?

Votre ami Garaudy, réprouvé pour ses opinions aberrantes, a fagoté un opuscule. Le Mrap l'a poursuivi.
Voilà sa première gloire: il crie à la persécution. Il vous harcèle. Surtout, il prend pour avocat Jacques Vergès.

Cela ne vous ébranle pas, un copain qui choisit l'avocat des terroristes, des islamistes, l'avocat de Klaus Barbie, des nazis et des satrapes rouges ou bruns du tiers Monde?

C'est Vergès - dites-nous le contraire si vous le savez qui a réclamé votre témoignage. Vous avez cru écrire à votre vieux Roger, vous avez expédié une lettre à Maître Jacques, cet homme jadis flatté d'avoir été décrit comme le diable dans un mensuel de renom.

Oui, vous savez adorer Dieu. Vous ne savez pas reconnaître le diable, et c'est là toute votre faiblesse.
Vous avez, pour utiliser votre vocabulaire, cédé à la tentation, vous êtes tombé. Vous avez scandalisé.

.......

La presse, qui manque parfois d'imagination, a titré trois fois, dix fois, du Figaro au Point : "La faute de l'abbé Pierre."
Allusion facile à Zola et à la faute de l'abbé Mouret.
L'abbé Mouret de Zola commet le péché de chair.
Nous aurions bien préféré que vous commissiez cette faute-là, elle n'offense que votre Dieu, pas les hommes.
Ibidem, pp. 41-42

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